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Homme de la parole plus que de l’écrit, saint Dominique a avant tout transmis un esprit en fondant un nouvel ordre religieux. Mais un certain nombre de textes, notamment écrits par les premiers frères, nous renseignent sur ce temps des débuts, et constituent les pierres fondatrices d’une tradition dominicaine. 

La règle de saint Augustin
Le libellus de Jourdain de Saxe

 

LA RÈGLE DE SAINT AUGUSTIN

 

CHAPITRE PREMIER

 

1. Voici ce que nous vous prescrivons d’observer dans le monastère.

2. Avant tout, vivez unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul cœur tournés vers Dieu.
N’est-ce pas la raison même de votre rassemblement ?

3. Et puis, qu’on n’entende pas parler parmi vous de biens personnels, mais qu’au contraire tout vous soit commun.
Votre frère prieur doit distribuer à chacun de vous de quoi se nourrir et se couvrir, non pas selon un principe égalitaire, puisque vos santés sont inégales, mais plutôt à chacun selon ses besoins.
Vous lisez, en effet, dans les Actes des Apôtres :
« Ils avaient tout en commun » (4, 32), et : « On accordait à chacun   proportion de ses besoins personnels » (4, 35).

4. Que ceux qui possédaient quelque bien dans le siècle acceptent de grand cœur que ce soit chose commune, dès leur entrée au monastère.

5. Quant à ceux qui s’y trouvaient dépourvus de biens, qu’ils n’aillent pas chercher au monastère ce qu’ils n’ont pu posséder à l’extérieur.
Mais qu’on ne manque pas d’accorder à leur faiblesse les soulagements qui s’imposent même si leur indigence s’étendait au strict nécessaire à l’époque où ils se trouvaient au-dehors.
Que tout leur bonheur ne soit pas, cependant, d’avoir trouvé vivre et couvert tels qu’au-dehors ils n’auraient pu se les procurer.

6. Qu’ils ne relèvent pas non plus la tête parce qu’ils partagent la vie de certains hommes dont ils n’osaient pas s’approcher au-dehors.
Qu’ils élèvent plutôt leur cœur, et ne poursuivent pas les choses vaines de la terre.
Qu’il n’arrive pas aux monastères de profiter aux riches plus qu’aux pauvres, si les riches y devenaient humbles et les pauvres, orgueilleux !

7. Mais d’autre part, que ceux-là qui jouissaient d’une certaine considération dans le siècle ne dédaignent pas ceux de leurs frères qui se sont joints à la même sainte assemblée à partir d’un état de pauvreté.
Qu’ils s’appliquent, au contraire, à tirer gloire, non du lustre d’une famille fortunée, mais de la compagnie de frères qui ont vécu dans la pauvreté.
Qu’ils ne se vantent pas d’avoir apporté une part de leurs biens pour faire vivre la communauté.
S’ils ont fait don de leurs richesses au monastère, ce n’est pas pour en tirer un orgueil plus grand que celui qu’aurait pu leur inspirer la jouissance de ces biens dans le siècle.
Les autres défauts, en effet, s’exercent dans les œuvres mauvaises pour faire qu’elles s’accomplissent, mais l’orgueil, lui, menace même les bonnes œuvres pour faire qu’elles dépérissent.
Quel avantage y a-t-il à faire des prodigalités envers les pauvres, et à devenir pauvre soi-même, si la pauvre âme devient plus orgueilleuse en méprisant les richesses qu’elle ne l’était en les possédant ?

8. Vivez donc tous dans l’unité des cœurs et des âmes, et honorez les uns dans les autres ce Dieu dont vous êtes devenus les temples.

 

CHAPITRE 2

 

1. Soyez assidus à prier aux heures et temps établis.

2. Dans l’oratoire, faites uniquement ce à quoi il est destiné et d’où il tire son nom.
De la sorte, si quelques-uns ont le temps et le désir de prier même en dehors des heures prescrites, ils ne seront pas gênés par quelqu’un qui penserait devoir y faire autre chose.

3. Lorsque vous priez Dieu par des psaumes et des cantiques de louange que vive dans votre cœur ce qui est formulé par vos lèvres.

4. Et il ne faut chanter que le texte destiné au chant.
Mais ce qui ne se trouve pas écrit pour être chanté ne doit pas être chanté.

 

CHAPITRE 3

 

1. Subjuguez votre chair en jeûnant et en vous abstenant de nourriture et de boisson dans la mesure où votre santé le permet.
Il est possible que quelqu’un ne puisse pas rester à jeun jusqu’au soir: qu’il mange alors quelque chose, mais, excepté s’il s’agit d’un malade, qu’il le fasse uniquement vers midi, avec les autres qui se trouveraient dans le même cas.

2. Du début du repas jusqu’à la fin vous devez écouter la lecture habituelle sans interrompre ni protester, et votre bouche ne doit pas être seule à prendre de la nourriture, mais que vos oreilles aient faim aussi d’écouter la parole de Dieu.

3. Il en est peut-être de santé fragile par suite de leur ancienne condition de vie; si on leur accorde un régime alimentaire spécial, il ne faut pas que cela apparaisse gênant ni injuste aux autres, rendus plus vigoureux par un autre train de vie.
Et ceux-ci ne doivent pas estimer les autres plus heureux qu’eux-mêmes, en raison d’un traitement meilleur; qu’ils se félicitent plutôt eux-mêmes en raison de leur plus grande vigueur.

4. Ceux qui sont venus au monastère après une vie plus raffinée, reçoivent peut-être en fait d’aliments, de vêtements, de literie et de couverture, des choses qu’on n’accorde pas aux frères plus vigoureux et par conséquent plus heureux.
Ces derniers doivent alors remarquer à l’égard de leurs frères quelle distance sépare leur condition actuelle dans le monastère de leur ancienne condition dans le siècle, même s’ils n’ont pu parvenir à la frugalité des autres dont la santé est plus robuste.
Il ne faut pas que tous veuillent recevoir ce qu’ils voient accorder à quelques-uns: il ne s’agit pas là de préférence, mais de tolérance.
Ainsi évitera-t-on dans le monastère ce détestable retournement que les riches, de tout leur pouvoir, deviennent généreux là même où les pauvres feraient les délicats.

5. Quant aux malades,. il est vrai qu’ils ont à manger un peu moins pour ne pas être incommodés ; mais après leur maladie, ils doivent être traités d’une façon non moins appropriée pour promptement rétablir leur santé.
Et cela vaut, non moins que pour les autres, pour ceux qui, dans le siècle, vivaient dans la plus grande misère, comme si leur toute récente maladie devait leur obtenir ce dont les riches avaient une très longue habitude.
Mais lorsqu’ils auront recouvré leurs forces, ils doivent revenir à leurs propres habitudes, plus, heureuses : elles conviennent d’autant mieux aux serviteurs de Dieu que ceux-ci doivent se contenter de fort peu.
Et que le caprice ne les retienne pas, une fois revenus en bonne santé, là où la nécessité les avait promus en raison de leur infirmité.
Ceux-là doivent s’estimer plus riches que les autres qui, dans l’endurance des privations, se sont révélés plus forts que les autres.
Car mieux vaut peu de besoins que quantité de biens.

 

CHAPITRE 4

 

1. Ce que vous portez ne doit pas vous faire remarquer, et ne cherchez pas à plaire par vos vêtements, mais par ce que vous êtes intérieurement.

2. Quand vous sortez, allez ensemble, lorsque vous êtes arrivés, restez ensemble.

3. Que vous marchiez, que vous vous arrêtiez, quels que soient vos mouvements, ne faites rien qui puisse choquer le regard d’un témoin, mais que tout soit conforme à votre état, qui est saint.

4. Votre regard, bien sûr, peut tomber sur une femme, mais qu’il ne s’arrête sur aucune.
On ne vous interdit pas, en effet, de voir des femmes sur votre chemin, mais les convoiter, ou vouloir être convoité d’elles, voilà ce qui est blâmable.
Car ce n’est pas seulement le toucher, ni le mouvement du cœur, mais aussi le regard qui excite ou exprime le désir des femmes.
Et ne prétendez pas avoir le cœur pur, si vous avez les yeux impurs ; car l’œil impur est le messager d’un cœur impur.
Sans échanger la moindre parole, on peut se communiquer mutuellement des sentiments impurs au travers de regards complices et, par suite de désirs mauvais, trouver satisfaction dans une passion réciproque.
Alors, même si les corps restent. intacts de toute atteinte à la pudeur, c’en est fait de la vraie chasteté : celle du cœur.

5. Celui qui arrête son regard sur une femme et trouve lui-même du plaisir à sentir arrêté sur lui le regard de cette femme, ne doit pas s’imaginer que personne ne le voit quand il a fait cela.
Il est certainement remarqué, et même par ceux dont on ne le penserait pas.
Mais soit, admettons que tout reste caché et qu’aucun être humain ne le voie, quel cas fera-t-il de cet Observateur d’en haut à qui rien ne peut être caché ?
Ou faudrait-il penser qu’il ne voie rien, Celui dont la sagesse sait temporiser en vue du Bien ?
L’homme consacré doit craindre de déplaire à Dieu ; qu’il ne pèche donc pas en voulant plaire à une femme.
Qu’il pense : rien n’est caché au regard de Dieu ; qu’il ne pèche donc pas en arrêtant son regard sur une femme.
Dans ce domaine aussi, nous est inculquée la crainte de Dieu par cette parole :
« Le Seigneur exècre l’œil qui dévisage » (Prov. 27, 20, dans la LXX).

6. Par conséquent, lorsque vous êtes réunis à l’église, ou à un autre endroit où se trouvent également des femmes, soyez les uns pour les autres les gardiens de la pureté.
De cette façon, Dieu, qui habite en chacun de vous, vous protègera aussi depuis ses demeures, c’est-à-dire par chacun de vous.

7. Et si vous avez remarqué chez l’un d’entre vous cette effronterie du regard, mettez-le immédiatement en garde : sans avoir le temps de se développer, son mal doit être, dès le début, corrigé.

8. Mais si, même après monition, vous le voyez commettre cette faute de nouveau, serait-ce un autre jour, à partir de ce moment on doit le signaler comme un malade qui a besoin d’un traitement ; et ce devoir vous concerne tous sans exception.
Mais, d’abord, il faut attirer sur lui l’attention de deux ou trois autres témoins, pour qu’il puisse être confondu par le témoignage de deux ou trois, et ramené à son devoir par une sévérité proportionnée.
Et ne pensez pas être malveillants en dénonçant cette faute.
Vous n’êtes certainement pas plus innocents, si, capables de corriger vos frères en les signalant, vous les laissez périr en vous taisant.
Car si ton frère souffrait, en son corps, d’une plaie qu’il voudrait cacher par crainte d’avoir à subir des soins, ne serait-il pas cruel de ta part de t’en taire et miséricordieux de le divulguer ?
Combien plus grand est donc ton devoir de le dénoncer pour éviter une pourriture plus néfaste : celle du cœur ?

9. Mais avant de le désigner à d’autres frères capables de le convaincre, s’il venait à nier, c’est d’abord au frère prieur qu’il faut le signaler, si, après avertissement, il a négligé de s’amender.
Peut-être pourrait-il le reprendre en tête à tête, et éviter ainsi la divulgation parmi les autres.
Mais s’il nie, il faut employer contre lui, et à son insu, d’autres témoins ; dès lors au vu et su de tout le monde, il ne sera plus inculpé par un seul témoin, mais sa culpabilité sera prouvée par deux ou trois.
Une fois confondu, il doit accepter une peine destinée à le rendre meilleur, conformément à la décision du frère prieur, ou même du prêtre qui a la charge de vous tous.
S’il refuse de s’y soumettre et ne prend pas le parti de quitter la communauté, qu’on l’en expulse.
En cela non plus il n’y a cruauté mais bonté: le souci du grand nombre de ceux qu’il pourrait perdre par une contagion pernicieuse.

10. Ce que je viens de dire à propos des regards qui ne doivent pas s’attacher, doit être appliqué, soigneusement et fidèlement, aux autres péchés : il faut les découvrir, les écarter, les dénoncer, les prouver et les punir, tout cela inspiré par l’amour des personnes et la haine des péchés.

11. Quelqu’un parmi vous en est-il venu au point de recevoir en secret de la part d’une femme des lettres ou n’importe quel petit présent ?
S’il l’avoue de lui-même, il ne faut pas sévir contre lui, mais prier pour lui.
Mais s’il est surpris et sa culpabilité prouvée, il doit être corrigé avec la rigueur qui convient, conformément à la décision du prêtre ou celle du frère prieur.

 

CHAPITRE 5

 

1. Mettez vos vêtements dans une seule garde robe, en les confiant à la diligence d’une ou deux personnes, ou d’autant qu’il en faudra pour les secouer afin de les tenir à l’abri des mites.
Comme on tire votre nourriture d’un même office, ainsi faut-il que vos vêtements soient tirés d’un même vestiaire.
Si cela est possible, ne vous occupez pas de ce que l’on en sort pour vous habiller selon les saisons.
Que vous importe que chacun reçoive ce qu’il avait déposé au vestiaire lui-même, ou quelque chose de différent qui aurait été porté par un autre ?
Pourvu toutefois qu’on ne refuse à personne ce dont il a besoin.
Des conflits et des murmures s’élèvent peut-être parmi vous à ce propos.
Supposons que quelqu’un se plaigne d’avoir reçu quelque chose de qualité inférieure à ce qu’il avait eu d’abord, et qu’il trouve indigne de soi de porter des effets qui auraient été portés par un autre auparavant.
Jugez alors par là de tout ce qui vous manque au-dedans, pour ce qui touche aux saintes habitudes de votre cœur, vous qui vous querellez à propos de l’habillement de votre corps.
Si cependant on tolère votre infirmité au point de vous rendre ce que vous avez déposé, mettez pourtant à un seul endroit, en le confiant aux soins de quelques gardes communes, ce que vous déposez.

2. En un mot: que nul d’entre vous ne fasse quoi que ce soit pour son profit personnel, mais que tous vos travaux soient accomplis pour l’utilité commune ; et cela avec un zèle plus grand et un élan plus assidu que si chacun de vous s’occupait de ses propres affaires, et dans son intérêt propre.
On dit, en effet, de la charité : « Elle ne recherche pas ses propres intérêts » (1 Co 13, 5).
Cela veut dire qu’elle fait passer les intérêts communs avant les intérêts personnels, et non pas les intérêts personnels avant les intérêts communs.
Et pour cette raison, vous aurez la certitude d’avoir fait d’autant plus de progrès que vous aurez apporté plus de soin au bien commun qu’à vos intérêts personnels.
Qu’ainsi l’usage indispensable de tous les biens passagers soit dominé par la charité qui demeure toute l’éternité.

3. Par conséquent, même si c’était à ses propres fils présents au monastère, ou à d’autres avec qui l’on aurait un lien étroit, que l’on veuille apporter quelque chose – simple vêtement ou tout autre objet réputé nécessaire – ce don ne doit pas être accepté en secret.
Il faut plutôt le mettre à la disposition du frère prieur, afin qu’il l’affecte au bien commun et le donne à celui qui en aura besoin.

4. Lavez vous-mêmes vos vêtements, ou portez-les à laver aux foulons.
Cela doit se faire conformément aux dispositions prises par le frère prieur, pour éviter que vous salissiez vos âmes par un désir exagéré d’un extérieur propre.

5. Quant aux bains publics : si la santé d’un frère exige qu’il y aille, il ne doit pas s’y soustraire, mais qu’il le fasse, sans protestations, sur ordonnance médicale.
Même contre son gré il doit donc accomplir, sur l’ordre du frère prieur, ce qui est nécessaire pour sa santé.
S’il le souhaite, au contraire, sans que peut-être cela soit utile, il ne faut pas qu’il cède à son désir futile. Parfois, en effet, même si ce n’est bon à rien, on croit que ce qui est agréable fera du bien.

6. Bref, si un serviteur de Dieu éprouve quelque douleur cachée dans son corps et révèle le mal dont il souffre, on doit le croire sur parole.
Toutefois, si on n’est pas certain que ce qui lui plaît soit efficace pour guérir la douleur, il faut consulter un docteur.

7. Qu’on n’aille pas aux bains publics ou en quelque lieu où il est nécessaire d’aller, à moins de deux ou trois.
Celui qui a besoin de faire une démarche ne doit pas sortir avec les frères qu’il aura choisis lui-même, mais avec ceux qui auront été désignés par le frère prieur.

8. Le soin des malades, des convalescents ou de ceux qui, même sans fièvre, peinent dans un état de faiblesse, doit être confié à quelqu’un d’entre les frères. C’est à lui de prendre à l’office ce qu’il juge nécessaire pour les uns et les autres.

9. Ceux qui sont chargés, soit de l’office, soit des vêtements, soit des livres, doivent servir leurs frères sans murmures.

10. Quant aux livres, qu’on les demande chaque jour à une heure fixée.
On ne doit pas les donner à qui les demande en dehors de l’heure.

11. Par contre, en ce qui concerne les vêtements et les chaussures : ceux qui en ont la garde ne doivent pas faire attendre les frères qui en manifestent le besoin.

 

CHAPITRE 6

 

1. N’ayez pas de disputes, ou, du moins, venez-en à bout le plus tôt possible.
Sinon, la colère pourrait se développer en haine, de paille devenir poutre, et rendre l’âme meurtrière.
Vous lisez, en effet : « Celui qui hait son frère est un meurtrier » (1 Jn 3, 15).

2. Quiconque a porté préjudice à son frère, par des injures, des médisances ou une accusation grave, n’oubliera pas de remédier au mal qu’il a causé en présentant sans tarder ses excuses.
Quant à celui qui a été lésé, qu’il pardonne sans discuter.
S’ils se sont porté un préjudice mutuel, ils doivent mutuellement se pardonner leurs offenses : qu’ils se rappellent cette prière que vous répétez trop fréquemment pour n’avoir pas raison de la dire très purement.
L’un se laisse souvent aller à la colère, mais se hâte d’implorer le pardon de celui qu’il reconnaît avoir offensé ; il est préférable à tel autre qui est plus lent à la colère, mais se décide difficilement à demander pardon.
Mais celui qui prétend ne le faire jamais, ou ne le fait pas du fond du cœur, n’est pas à sa place dans un monastère, même s’il n’en est pas expulsé.
Soyez donc avares de paroles dures.
Et si votre bouche en a proféré, n’ayez pas honte d’apporter le remède par la même bouche d’où est venue la blessure.

3. Les exigences de la discipline pourraient forcer l’un d’entre vous à dire des paroles dures pour faire rentrer les plus jeunes dans leur devoir.
Dans ce cas, on n’exige de personne qu’il leur demande pardon, même si on pense avoir dépassé la mesure.
Leur devoir est d’être soumis.
Ne brisez donc pas, par un excès d’humilité, l’influence où ils pourraient trouver direction.
Mais il reste qu’il faut demander pardon à celui qui est le Seigneur de tous, et qui sait la bienveillance dont vous entourez ceux-là mêmes que vous corrigez peut-être avec trop de rigueur.
Toutefois, l’amour entre vous ne doit pas être de cette terre, mais venir du Saint Esprit.

 

CHAPITRE 7

 

1. Qu’on obéisse au frère prieur comme à un père, toujours avec le respect qui est dû à sa charge, pour ne pas offenser Dieu en lui.
Cela vaut encore davantage en ce qui concerne le prêtre qui s’occupe de vous tous.

2. Il appartient en premier lieu au frère prieur de veiller à la pratique de ces préceptes, de ne rien laisser enfreindre par négligence, mais de redresser et de corriger ce qui n’aurait pas été observé.
Il reste entendu qu’il en réfère au prêtre, dont parmi vous l’autorité dépasse la sienne, pour les matières qui excéderaient ses moyens et ses forces.

3. Que votre frère prieur ne place pas son bonheur dans l’asservissement des autres sous son autorité, mais dans les services qu’il leur rend par charité.
Par l’honneur devant vous qu’il soit à votre tête ; par la crainte devant Dieu, qu’il se tienne à vos pieds.
Qu’il soit pour tous un modèle de bonnes œuvres, s’appliquant à corriger les instables, à ranimer ceux qui manquent de courage, à soulever les faibles et à exercer la patience envers tous.
Qu’il observe ces règles de bon cœur, qu’il en impose le respect.
Et, quoique les deux soient nécessaires, il cherchera à gagner votre affection plutôt qu’à susciter votre crainte, toujours pensant au compte qu’il devra rendre de vous à Dieu.

4. C’est pourquoi, en obéissant mieux, vous ne faites pas seulement preuve de compassion envers vous-mêmes, mais aussi envers lui : il se trouve parmi vous, en effet, à une place d’autant plus dangereuse qu’elle est plus élevée.

 

CHAPITRE 8

 

1. Que le Seigneur vous accorde la grâce d’observer tous ces préceptes avec amour, comme des amants de la beauté spirituelle, répandant par votre vie la bonne odeur du Christ; non pas servilement, comme si nous étions encore sous la loi, mais librement, puisque nous sommes établis dans la grâce.

2. Pour que vous puissiez vous voir comme dans un miroir dans cet opuscule, et ne rien négliger par oubli, on vous en fera la lecture une fois par semaine.
Et si vous trouvez que vous observez ce qui s’y trouve écrit, remerciez le Seigneur, dispensateur de tout bien.
Mais lorsque l’un d’entre vous constatera qu’il est en défaut sur quelque point, qu’il regrette le passé et se tienne sur ses gardes pour l’avenir, priant pour que la faute lui soit pardonnée et qu’il ne soit pas induit en tentation.

(Traduction fondée sur la dernière édition critique du texte latin publiée par le P. Luc VERHEIJEN o.s.a., Études Augustiniennes, Paris 1967.)

 

 

LE LIBELLUS DE JOURDAIN DE SAXE

 

Prologue

1. Aux enfants de grâce, cohéritiers de gloire, à tous les frères, frère Jourdain, leur inutile serviteur, salut et allégresse dans la profession sainte.

2. Bien des frères voudraient connaître les circonstances de la fondation et les premiers moments de l’Ordre des Prêcheurs, que la Providence divine destinait à répondre aux périls des derniers temps, ce qu’ont été les frères primitifs de notre ordre, comment ils ont été multipliés en nombre et affermis en grâce. Cédant à leurs instances, voici déjà longtemps que l’on s’en est enquis en interrogeant les frères mêmes qui, participant au tout premier essor, purent voir et entendre le vénérable serviteur du Christ qui fut le fondateur, le maître, l’un des frères de notre société religieuse : Maître Dominique qui, vivant dans cette chair au milieu des pécheurs, habitait en son âme dévote avec Dieu et les anges ; gardien des préceptes, zélateur des conseils, il servait son éternel créateur de toute sa science et de tout son pouvoir, brillant dans la noire obscurité de ce monde par l’innocence de la vie et la pratique très sainte du célibat.

3. Je n’ai pas été de ces tout premiers frères, mais j’ai cependant vécu avec eux ; j’ai assez bien vu et j’ai connu familièrement le bienheureux Dominique lui- même, non seulement hors de l’ordre, mais dans l’ordre après mon entrée ; je me suis confessé à lui et c’est de par sa volonté que j’ai reçu le diaconat ; enfin j’ai pris l’habit quatre ans seulement après l’institution de l’ordre.
Il m’a paru bon de mettre par écrit tous les événements de l’ordre : ce que j’ai personnellement vu et entendu, ou connu par la relation des frères primitifs sur les débuts de l’ordre, sur la vie et les miracles de notre bienheureux père Dominique, enfin sur quelques autres frères aussi, selon que l’occasion s’en présentait à ma mémoire. Ainsi nos fils qui vont naître et grandir n’ignoreront pas les commencements de l’ordre et ne resteront pas sur leur désir inassouvi, lorsque le temps aura si bien coulé qu’on ne trouvera plus personne qui soit capable de rien raconter d’assuré au sujet de ces origines. Recevez donc avec dévotion, frères et fils très aimés dans le Christ, les récits que voici, tels qu’ils sont réunis pour votre consolation et édification, et que le désir d’imiter la charité primitive de nos frères anime votre ferveur.

 

Commencement du récit : l’évêque Diègue d’Osma.

4. Il y avait en Espagne un homme de vie vénérable appelé Diègue, évêque de l’Église d’Osma. La connaissance des lettres sacrées l’embellissait autant que la qualité singulière de sa naissance selon le siècle, et plus encore de ses mœurs. Il s’était attaché totalement à Dieu par amour, au point qu’il ne cherchait que les choses du Christ, au mépris de lui-même, et tournait tout l’effort de son esprit et de sa volonté à rendre à son Seigneur avec usure les talents qu’il lui avait prêtés, en se faisant banquier pour un grand nombre d’âmes. C’est ainsi qu’il s’efforçait d’attirer à lui, par tous les moyens dont il disposait et en tous les lieux qu’il pouvait explorer, des hommes recommandés par l’honorabilité de leur vie et le bon renom de leurs mœurs et de les loger en leur donnant des bénéfices dans l’Église à laquelle il présidait. Quant à ceux de ses subordonnés dont la volonté, négligeant la sainteté, était plutôt encline au siècle, il les persuadait par la parole et les invitait par l’exemple à prendre du moins une forme de vie plus morale et plus religieuse. C’est sur ces entrefaites qu’il prit à cœur de persuader à ses chanoines, en les admonestant et les encourageant sans cesse, de prendre l’observance des chanoines réguliers, sous la règle de saint Augustin. Il y mit tant d’application qu’il inclina finalement leur âme dans le sens qu’il désirait, bien qu’il eût plusieurs opposants parmi eux.

 

Le bienheureux Dominique : sa conduite durant la jeunesse.

5. Il y avait à son époque un certain adolescent du nom de Dominique, originaire du même diocèse au village de Caleruega. Les parents de l’enfant, et particulièrement un certain archiprêtre, son oncle, s’occupèrent avec soin de son éducation et le firent dès le début instruire à la manière ecclésiastique, pour imbiber dès son enfance, comme une argile neuve, d’un parfum de sainteté que rien ne pourrait modifier celui que Dieu destinait à être un vase d’élection.

6. Il fut envoyé à Palencia pour y être formé dans les arts libéraux, dont l’étude fleurissait en ce lieu. Quand il pensa qu’il les avait suffisamment appris, il abandonna ces études, comme s’il craignait de dépenser pour elles avec trop peu de fruit la brièveté du temps d’ici-bas, se hâta de passer à l’étude de la théologie et se mit à se nourrir avec avidité des Écritures saintes, les trouvant plus douces que le miel à sa bouche.

7. Il passa donc quatre années dans ces études sacrées. Telle était sa persévérance et son avidité à puiser dans les eaux des Saintes Écritures qu’infatigable quand il s’agissait d’étudier, il passait les nuits à peu près sans sommeil, cependant que dans le plus profond de son esprit, la mémoire tenace retenait dans son sein la vérité que recevait l’oreille. Et ce qu’il apprenait avec facilité, grâce à ses dons, il l’arrosait des sentiments de sa piété et en faisait germer des œuvres de salut ; il accédait de la sorte à la béatitude, au jugement de la Vérité même qui proclame dans l’Évangile : « Bienheureux ceux qui entendent la Parole de Dieu et la gardent ». Il y a en effet deux manières de garder la parole divine : par l’une nous retenons dans la mémoire ce que nous recevons par l’oreille ; par l’autre nous consacrons dans les faits et manifestons par l’action ce que nous avons entendu. Nul ne conteste que cette dernière façon de garder est la plus louable des deux : ainsi le grain de froment se garde mieux quand on le confie à la terre que si on le laisse dans un coffre. Cet heureux serviteur de Dieu ne négligeait ni l’une ni l’autre méthode. Sa mémoire, comme un grenier de Dieu, était toujours prompte à fournir une chose après l’autre, tandis que ses actions et ses œuvres manifestaient à l’extérieur de la façon la plus éclatante ce qui se cachait dans le sanctuaire de son cœur. Puisqu’il embrassait les lois du Seigneur avec tant de ferveur affectueuse et recevait la voix de l’Épouse avec un tel assentiment de piété et de bonne volonté, le Dieu de toute science fit augmenter sa grâce. Il put recevoir autre chose que les breuvages lactés de l’enfance. Il pénétra les arcanes des questions difficiles, dans l’humilité de son intelligence et de son cœur, et surmonta très aisément l’épreuve d’un aliment plus solide.

8. Dès le berceau, il fut d’un très bon naturel et déjà son enfance insigne annonçait le grand avenir qu’on pouvait attendre de sa maturité. Il ne se mêlait pas à ceux qui se livraient aux jeux et ne tenait pas compagnie aux gens de conduite légère. À la façon tranquille de Jacob il évitait les divagations d’Ésaü, ne quittant ni le sein de sa mère l’Église, ni le calme sanctifié de la cellule domestique. On eût cru voir un jeune et un vieillard ensemble ; bien que le faible nombre de ses jours ait déclaré l’enfance, la maturité de son attitude et la fermeté de ses mœurs proclamaient le vieillard. Il rejetait les chansons dissolues du monde, suivant la route immaculée. Il conserva jusqu’à la fin l’intégrale beauté de sa virginité pour le Seigneur, amant de ce qui est intact.

 

Apparition que vit sa mère tandis qu’il était enfant.

9. Cependant, Dieu qui voit le futur daigna faire entrevoir déjà, dès son jeune âge, qu’on devait espérer de cet enfant un avenir insigne. Une vision le montra à sa mère portant la lune sur le front ; ce qui signifiait évidemment qu’il serait un jour donné comme lumière des nations, pour illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres à l’ombre de la mort. L’événement le prouva dans la suite.

 

Ce qu’il fit pour les pauvres au cours d’une famine.

10. Au temps où il poursuivait ses études à Palencia, une grande famine s’étendit sur presque toute l’Espagne. Ému par la détresse des pauvres et brûlant en lui-même de compassion, il résolut par une seule action d’obéir à la fois aux conseils du Seigneur et de soulager de tout son pouvoir la misère des pauvres qui mouraient. Il vendit donc les livres qu’il possédait pourtant vraiment indispensables et toutes ses affaires. Constituant alors une aumône, il dispersa ses biens et les donna aux pauvres. Par cet exemple de bonté, il anima si fort le cœur des autres théologiens et des maîtres, que ceux-ci, découvrant l’avarice de leur lâcheté en présence de la générosité du jeune homme, se mirent à répandre dès lors de très larges aumônes.

 

Sa vocation à l’Église d’Osma.

11. Tandis que l’homme de Dieu disposait ces élévations dans son cœur, progressant de vertu en vertu et se surpassant lui-même chaque jour, paraissait admirable et brillait entre tous par la pureté de la vie comme l’étoile du matin au milieu des nuées, sa renommée parvint aux oreilles de l’évêque d’Osma. Celui-ci s’informa avec soin de la vérité de ces bruits, manda près de lui Dominique et le fit chanoine régulier de son Église.

 

Au chapitre d’Osma.

12. Aussitôt celui-ci se mit à briller parmi les chanoines comme l’étoile du berger, le dernier par l’humilité du cœur, le premier par la sainteté. Il devint pour les autres le parfum qui conduit à la vie, semblable à l’encens qui embaume dans les jours d’été. Chacun s’étonne de ce sommet si rapidement et si secrètement atteint dans la vie religieuse ; on le choisit pour sous-prieur, jugeant qu’ainsi placé sur un piédestal élevé, il verserait à tous les regards sa lumière et inviterait chacun à suivre son exemple. Comme l’olivier qui fructifie, ou comme le cyprès qui s’élève vers le ciel, il usait nuit et jour le sol de l’église, vaquait sans cesse à la prière et rachetait le temps de sa contemplation en n’apparaissant pour ainsi dire jamais hors de l’enceinte du monastère. Dieu lui avait donné une grâce spéciale de prière envers les pécheurs, les pauvres, les affligés : il en portait les malheurs dans le sanctuaire intime de sa compassion et les larmes qui sortaient en bouillonnant de ses yeux manifestaient l’ardeur du sentiment qui brûlait en lui-même.

13. C’était pour lui une habitude très courante de passer la nuit en prière. La porte close, il priait son Père. Au cours et à la fin de ses oraisons, il avait accoutumé de proférer des cris et des paroles dans le gémissement de son cœur ; il ne pouvait se contenir et ces cris, sortant avec impétuosité, s’entendaient nettement d’en haut. Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu’il lui donnât une charité véritable et efficace pour cultiver et procurer le salut des hommes : car il pensait qu’il ne serait vraiment membre du Christ que le jour où il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces, à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier à notre salut. Lisant et chérissant le livre intitulé Collations des Pères, qui traite des vices et de tout ce qui touche à la perfection spirituelle, il s’efforça d’explorer avec lui les sentiers du salut puis de les suivre de toute la force de son âme. Avec le secours de la grâce, ce livre le fit parvenir à un degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation et à un grand sommet de perfection.

 

Comment l’évêque d’Osma partit pour les Marches.

14. Tandis que la belle Rachel le réchauffait ainsi de ses embrassements, Lia perdit patience et se mit à réclamer de lui qu’il apaisât l’opprobre de ses yeux chassieux en lui donnant, par sa visite, une nombreuse postérité. Il arriva donc en ce temps que le roi Alphonse de Castille conçut le désir de marier son fils Ferdinand à une fille noble des Marches. Il vint trouver l’évêque d’Osma et lui demanda d’être son procureur en cette affaire. L’évêque acquiesça aux prières du roi. Et bientôt, s’adjoignant une escorte d’honneur selon les exigences de sa dignité sainte et prenant également avec lui l’homme de Dieu Dominique, sous-prieur de son Église, il prit la route et parvint à Toulouse.

15. Lorsqu’il eut découvert que les habitants de ce territoire, depuis un certain temps déjà, étaient devenus hérétiques, il se sentit troublé d’une grande compassion pour tant d’âmes misérablement égarées. Au cours de la nuit même où ils logèrent dans la cité, le sous-prieur attaqua avec force et chaleur l’hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments propres à le persuader. L’hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l’esprit qui s’exprimaient : par l’intervention de l’Esprit divin, Dominique le réduisit à la foi.

16. Quittant la ville, ils arrivèrent au prix de beaucoup de fatigues à leur destination, au pays de la jeune fille. Ils exposèrent la raison du voyage, obtinrent le consentement demandé et se hâtèrent aussitôt de revenir auprès du roi, à qui l’évêque annonça le succès de l’affaire et le consentement de la jeune fille. Le roi l’envoya de nouveau, dans un train de plus grand apparat, pour ramener avec tous les honneurs qui convenaient la future épouse de son fils. Lorsque après avoir affronté derechef le fatigant voyage, l’évêque arriva dans les Marches, il apprit que la jeune fille était morte. Dieu disposait ainsi des causes du voyage dans ses vues salutaires, préludant à l’occasion de cette course à des noces autrement précieuses entre Dieu et les âmes, qu’il entendait ramener de par toute l’Église, et de beaucoup d’erreurs et de péchés, aux épousailles du salut éternel. L’événement le prouva dans la suite.

 

Comment il se rendit auprès du pape et ce dont il traita.

17. L’évêque fit annoncer la nouvelle à son roi et saisit l’occasion d’aller rapidement avec ses clercs faire sa visite à la Curie. Abordant le Souverain Pontife, le seigneur Innocent, il le pria avec instance de lui accorder comme une grâce, si c’était possible, la permission de se démettre, alléguant son insuffisance à beaucoup d’égards et l’immense dignité de la charge qui dépassait ses forces. En même temps il révélait au Souverain Pontife que son intention profonde était de travailler de toutes ses forces à la conversion des Cumans, si l’on daignait admettre sa démission. Le pape ne se rendit pas aux instances de cette requête. Il ne consentit même pas, bien que l’évêque le lui ait demandé, à lui enjoindre en rémission de ses péchés de franchir pour prêcher la frontière des Cumans tout en conservant sa charge épiscopale. Dieu agissait mystérieusement dans cette affaire, réservant à la moisson féconde d’un autre genre de salut les labeurs d’un si grand homme.

 

Comment il prit l’habit à Cîteaux.

18. Sur le chemin de retour, il visita Cîteaux. La vue de la régularité de cette multitude de serviteurs de Dieu et l’attrait de leur haute vie religieuse le poussèrent à revêtir là-bas l’habit monastique. Prenant avec lui quelques moines qui devaient l’instruire dans leur forme de vie régulière, il se pressait déjà de revenir en Espagne, sans se douter encore de l’obstacle qui, par la volonté divine, allait se dresser contre son impatience.

 

Le conseil qu’il donna aux commissaires du pape.

19. En ce temps-là le pape, le seigneur Innocent, avait envoyé douze abbés de l’ordre de Cîteaux sous la direction d’un légat prêcher la foi contre les hérétiques albigeois. Ces missionnaires venaient de se réunir solennellement en concile avec l’archevêque, les évêques et les autres prélats de ce territoire et délibéraient sur la méthode qui leur permettrait de remplir leur mission avec le plus de fruit.

20. Tandis qu’ils tenaient ainsi conseil, il arriva que l’évêque d’Osma passa par Montpellier où se poursuivait le concile. Ils accueillent le voyageur avec honneur et requièrent son conseil, le sachant plein de sainteté et de maturité, de justice et de zèle pour la foi. Homme de réflexion, bien instruit des voies divines, l’évêque posa quelques questions sur les usages et la conduite des hérétiques et remarqua que leur méthode habituelle pour attirer des gens à leur parti perfide était de confirmer leurs arguments et leurs prédications par les exemples d’une sainteté simulée. Apercevant alors, de l’autre bord, le train considérable des missionnaires, l’ampleur de leur dépense, de leur équipage et de leur vêtement : « Ce n’est pas ainsi, dit-il, frères, ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Il me semble impossible de réduire à la foi par des paroles seules des hommes qui s’appuient avant tout sur des exemples. Voyez les hérétiques : ils montrent les dehors de la dévotion et donnent aux gens simples pour les convaincre l’exemple menteur de la frugalité évangélique et de l’austérité. Si donc vous venez étaler des façons de vivre opposées, vous édifierez peu, vous détruirez beaucoup et ces gens refuseront d’adhérer. Chassez un clou par l’autre, mettez en fuite une sainteté feinte par un véritable esprit religieux ; seule une humilité vraie peut vaincre la jactance de ces pseudo-apôtres. Ainsi Paul a-t-il été contraint de faire l’insensé et d’énumérer ses vertus véritables, en proclamant les austérités et les périls qu’il avait affrontés, pour réfuter l’arrogance de gens qui se glorifiaient de leur vie méritoire. » « Quel conseil nous donnez-vous donc, père très bon ? » disent-ils. Et lui : « Faites ce que vous me verrez faire ! » Aussitôt, envahi par l’esprit du Seigneur, il appelle les siens, les renvoie à Osma avec son équipage, son bagage et divers objets d’apparat qu’il avait emportés avec lui, ne conservant que quelques clercs dans sa compagnie. Puis il déclare son intention de s’attarder dans ce territoire pour y répandre la foi.

21. Il retint également avec lui le sous-prieur Dominique, qu’il estimait beaucoup et serrait contre son cœur dans un grand sentiment de charité. C’était frère Dominique, fondateur en même temps que frère de l’Ordre des Prêcheurs qui, à partir de ce moment, ne se fit plus appeler que frère et non plus sous-prieur. Il était vraiment Dominicus[toditus], c’est-à-dire protégé par le Seigneur contre la tache du péché, vraiment Dominicus[todiens], gardant de tout son pouvoir la volonté de son Seigneur.

22. À l’ouïe de ce conseil, les abbés missionnaires, animés par l’exemple, acceptèrent de s’engager de la même manière. Chacun renvoya chez lui les bagages qu’il avait apportés, conservant néanmoins les livres nécessaires en leur temps pour l’office, l’étude et la dispute. Sous la direction de l’évêque, qu’ils constituèrent comme supérieur et, pour ainsi dire, chef de toute l’affaire, ils commencèrent à proclamer la foi, à pied, sans frais d’argent, dans la pauvreté volontaire. Ce que voyant les hérétiques se mirent de leur côté à prêcher avec plus de vigueur.

 

Les disputes de foi.

23. On institua de nombreuses disputes, sous l’arbitrage de députés, à Pamiers, Lavaur, Montréal et Fanjeaux. Aux jours convenus, grands seigneurs, chevaliers, femmes nobles et populations se rassemblaient pour assister à la discussion de foi.

 

Le miracle du feu.

24. Il arriva qu’un jour on institua à Fanjeaux une célèbre dispute, à laquelle on avait convoqué un très grand nombre de gens, tant fidèles qu’infidèles. La plupart des défenseurs de la foi avaient entre-temps rédigé des mémoires dans lesquels ils avaient couché leurs arguments et les citations authentiques qui confirmaient la foi. À l’examen d’ensemble, le mémoire du bienheureux Dominique fut plus apprécié que les autres et l’assemblée l’approuva pour qu’on le présentât, en même temps que le mémoire rédigé par les hérétiques, aux trois arbitres élus par les parties ensemble pour porter le jugement final. On devait considérer comme victorieuse la créance de la partie dont les arbitres estimeraient le mémoire mieux fondé en raison.

25. Les arbitres ne parvinrent pas à se mettre d’accord en faveur de l’une des parties, en dépit d’une longue discussion verbale. Il leur vint alors à l’esprit l’idée de jeter les deux mémoires dans les flammes : si l’un d’entre eux n’était pas consumé, c’est qu’indubitablement il contenait la vérité de foi. On allume donc un grand feu ; on y lance l’un et l’autre livre. Le livre des hérétiques se consume aussitôt. Mais l’autre, qu’avait écrit l’homme de Dieu Dominique, non seulement demeure intact, mais saute au loin sortant des flammes en présence de tous. Relancé une deuxième, une troisième fois, à chaque fois il ressortit, manifestant ouvertement et la vérité de la foi et la sainteté de celui qui l’avait rédigé.

26. Une telle beauté morale éclatait cependant dans l’homme de Dieu, l’évêque d’Osma, qu’il s’attirait l’affection même des infidèles et pénétrait jusqu’au cœur de tous ceux parmi lesquels il vivait ; aussi les hérétiques affirmaient-ils à son sujet qu’il était impossible qu’un tel homme ne fût prédestiné à la vie et qu’il n’avait été envoyé dans leur région que pour y apprendre parmi eux les règles de la vraie foi.

 

Institution d’un monastère de sœurs à Prouille.

27. Il institua un monastère pour recueillir quelques femmes nobles que leurs parents, par pauvreté, confiaient à l’instruction et à l’éducation des hérétiques. La maison située entre Fanjeaux et Montréal, au lieu-dit Prouille, existe toujours. Les servantes de Dieu continuent d’y offrir un culte agréable à leur créateur et mènent, dans une sainteté vigoureuse et la pure clarté de leur innocence, une vie qui leur est salutaire, exemplaire aux autres hommes, plaisante aux anges et agréable à Dieu.

 

Le retour de l’évêque à Osma, en Espagne, et sa mort.

28. L’évêque Diègue poursuivit durant deux années cette prédication. À ce moment, craignant qu’on ne l’accusât de négligence à l’endroit de son Église domestique d’Osma s’il s’attardait plus longuement, il décida de retourner en Espagne. Il se proposait, après avoir accompli la visite de son Église, d’en ramener quelque argent avec lui pour achever le monastère féminin dont nous venons de parler, puis de revenir. Alors, avec l’assentiment du pape, il instituerait dans ces régions des hommes capables dans la prédication, dont l’office serait d’écraser sans relâche les erreurs des hérétiques et d’être toujours prêts à soutenir la vérité de la foi.

29. Il confia la charge spirituelle de ceux qui restaient à l’autorité de frère Dominique, parce que celui-ci était véritablement plein de l’esprit de Dieu ; la charge temporelle à Guillaume Claret de Pamiers, en telle sorte que ce dernier devait rendre compte à frère Dominique de tout ce qu’il ferait.

30. Il fit aux frères ses adieux, traversa à pied la Castille et parvint à Osma. Peu de jours après il tomba malade et parvint au terme de cette vie présente qu’il acheva dans une grande sainteté. Il reçut le prix de gloire de ses bons labeurs et pénétra chargé de fruits dans le tombeau, pour un repos dans l’abondance. On dit qu’après la mort des miracles l’ont illustré. Il ne serait pas étonnant qu’il fût puissant auprès du Dieu tout-puissant et qu’il fît des prodiges, lui qui brilla parmi les hommes, dans ce séjour de faiblesse et de larmes, des signes de tant de grâces et d’un si beau rayonnement de vertus.

 

Départ des missionnaires envoyés par le pape au pays d’Albigeois.

31. Quand on apprit le trépas de l’homme de Dieu, chacun de ceux qui restaient dans le Toulousain s’en retourna chez lui. Frère Dominique demeura seul sur place et poursuivit sans trêve sa prédication. Quelques-uns, cependant, le suivirent quelque temps, sans s’attacher à lui par l’obéissance. Parmi ces collaborateurs on rencontrait ce Guillaume Claret, déjà mentionné, et un certain frère Dominique, espagnol, qui fut plus tard prieur de Madrid [?] en Espagne.

 

La Prédication de la croisade contre les Albigeois.

32. Après la mort de l’évêque d’Osma, on se mit à prêcher en France une croisade contre les Albigeois. Car le pape Innocent, indigné du caractère irréductible de la révolte des hérétiques, qu’aucun amour n’attendrissait par la vérité et que le glaive spirituel, c’est-à-dire la parole de Dieu, ne pouvait transpercer, avait décidé de les attaquer du moins par la puissance du glaive matériel.

33. L’évêque Diègue avait prédit encore de son vivant cette action punitive des rigueurs séculières dans une imprécation prophétique. Il venait un jour de confondre en public, de façon évidente, la rébellion des hérétiques contre la vérité. Un grand nombre de nobles qui l’entendaient se moquèrent et prirent la défense de leurs révolutionnaires par des justifications sacrilèges. Il tendit alors la main vers le ciel dans son indignation et cria : « Seigneur étendez la main et atteignez-les ! » Ceux qui entendirent alors cette parole, proférée dans l’élan de l’esprit, y prêtèrent attention plus tard, dans la mesure tout au moins où l’épreuve leur accorda l’intelligence.

 

Persécutions infligées par les hérétiques en Albigeois.

34. Tandis que les croisés étaient dans le pays et jusqu’à la mort du comte de Montfort, frère Dominique demeura dans son rôle de prédicateur diligent de la parole de Dieu. Quelles persécutions ne dut-il pas subir alors de la part des méchants ! Que de pièges il dut mépriser ! Un jour, il répondit sans se troubler à des gens qui menaçaient de le tuer : « Je ne suis pas digne de la gloire du martyre ; je n’ai pas encore mérité cette mort. » Plus tard, traversant un passage où il soupçonnait qu’une embuscade était tendue contre lui, il s’avançait l’allure joyeuse et en chantant. Quand on eut raconté le fait aux hérétiques, ils s’étonnèrent d’une si ferme contenance et lui demandèrent : « Est-ce que tu n’as pas peur de la mort ? Qu’aurais-tu fait si nous nous étions emparés de toi ? » Mais lui : « Je vous aurais priés, dit-il, de ne pas me donner tout de suite des blessures mortelles, mais de prolonger mon martyre en mutilant un par un tous mes membres. Ensuite, de me faire passer sous les yeux les parties amputées de ces membres, de m’arracher alors les yeux, enfin de laisser le tronc baigner en cet état dans son sang ou de l’achever tout à fait. Ainsi, par une mort plus lente, je mériterai la couronne d’un plus grand martyre. » Ces paroles sincères d’un ennemi les stupéfièrent. Ils ne lui dressèrent plus de pièges désormais et cessèrent d’épier l’âme du juste, craignant en lui donnant la mort de lui rendre service plutôt que de lui nuire. Quant à lui, il s’occupait de toutes les forces d’un zèle brûlant à gagner au Christ le plus d’âmes qu’il lui était possible. Il y avait dans son cœur une ambition surprenante et presque incroyable pour le salut de tous les hommes.

 

Comment il voulut se vendre pour venir en aide à quelqu’un.

35. Il n’était pas dépourvu non plus de cette forme suprême de charité qui donne sa vie pour ses amis. Il avait en effet rencontré un certain infidèle, qu’il engageait et exhortait à revenir au sein fidèle de notre mère l’Église. Mais l’homme invoquait en réponse la nécessité de la vie matérielle qui l’obligeait à demeurer dans la société des infidèles : les hérétiques lui assuraient la subsistance qu’il n’avait pas la possibilité d’obtenir d’une autre façon. Dominique compatissant au plus profond de ses sentiments décida de se vendre et de racheter au prix de sa liberté la misère de l’âme en péril. Il l’aurait fait, si le Seigneur qui est riche envers tous n’avait procuré d’ailleurs de quoi réparer l’indigence de l’homme.

36. Ainsi progressaient la valeur et la renommée du serviteur de Dieu Dominique. Cela provoquait l’envie des hérétiques. Meilleur il était, pires devenaient leurs yeux malades qui ne parvenaient pas à souffrir son rayon de lumière. Ils se moquaient de lui et l’injuriaient en le suivant, tirant le mal du mal de leur cœur. Mais aux injures des infidèles, le dévouement des fidèles répondait en action de grâces. Tous les catholiques avaient pour lui une grande affection. La douceur de sa sainteté et la beauté de sa conduite lui conciliaient le cœur aussi des grands seigneurs ; et les archevêques, évêques et autres prélats de la région le tenaient en très grand honneur.

 

Première idée de fondation.

37. Le comte de Montfort, aussi, qui l’entourait d’une dévotion spéciale, lui fit don avec l’assentiment de son conseil d’un important château appelé Casseneuil, pour lui et pour les collaborateurs qui pourraient l’aider dans le ministère de salut qu’il avait entrepris. Frère Dominique avait en outre l’église de Fanjeaux et quelques autres possessions. De tous ces biens, lui et les siens tiraient leur subsistance. Mais, sur ces revenus, ils donnaient aux sœurs de Prouille tout ce dont ils pouvaient se priver. L’Ordre des Prêcheurs, en effet, n’avait pas encore été institué. On avait seulement traité de son institution, bien que frère Dominique s’adonnât de toutes ses forces au ministère de la prédication. On n’observait pas non plus la future constitution qui interdit de recevoir des possessions foncières et de conserver celles qu’on a pu recevoir. Depuis la mort de l’évêque d’Osma jusqu’au concile de Latran, il s’écoula presque dix années, pendant lesquelles frère Dominique demeura à peu près seul dans la région.

 

Des deux premiers frères qui firent leur oblation à frère Dominique.

38. Quand approchait déjà le concile de Latran, au temps où les évêques commençaient à gagner Rome, deux Toulousains distingués et capables firent leur oblation à frère Dominique. L’un deux était Pierre Seila, le futur prieur de Limoges ; l’autre frère Thomas, sujet doué de beaucoup de grâce et d’éloquence. Le premier, frère Pierre, possédait auprès du château narbonnais des maisons hautes et nobles ; il les transmit à frère Dominique et à ses compagnons qui, à partir de ce moment, trouvèrent dans ces maisons leur premier logis toulousain. Dès lors, tous ceux qui étaient avec frère Dominique se mirent à descendre les degrés de l’humilité et à se conformer aux mœurs des religieux.

 

Les revenus qui assuraient leur nourriture et leurs premières nécessités.

39. Cependant l’évêque Foulques de Toulouse, d’heureuse mémoire, qui éprouvait pour frère Dominique, bien-aimé des hommes et de Dieu, une tendre affection, voyant la régularité des frères, leur grâce et leur ferveur dans la prédication, fut transporté de joie à cette aurore de lumière nouvelle. Avec le consentement de tout son chapitre, il leur accorda le sixième de toutes les dîmes du diocèse, pour qu’ils se procurent avec ce revenu ce qui leur était nécessaire en fait de livres et de vivres.

 

Comment maître Dominique, avec l’évêque de Toulouse, s’en vint auprès du pape.

40. Frère Dominique se joignit à l’évêque et tous deux se rendirent au concile pour prier d’un même voue le seigneur pape Innocent de confirmer à frère Dominique et à ses compagnons un ordre qui serait et s’appellerait des Prêcheurs. On demanderait également confirmation des revenus assignés aux frères par le comte et l’évêque.

41. Quand il les eut entendus présenter leur requête, l’évêque du siège de Rome invita frère Dominique à retourner près de ses frères, à délibérer pleinement avec eux sur cette affaire, puis, avec leur consentement unanime, à vouer quelque règle approuvée. L’évêque leur assignerait alors une église. Finalement, frère Dominique reviendrait trouver le pape et recevrait confirmation sur tous les points.

 

Premières coutumes.

42. C’est ainsi qu’après la célébration du concile ils revinrent et communiquèrent aux frères la réponse du pape. Bientôt après ils firent profession de la règle de saint Augustin, cet éminent prêcheur, eux les Prêcheurs futurs. Ils s’imposèrent en outre quelques coutumes de plus stricte observance, en matière de nourriture, de jeûnes, de coucher et de port de la laine. Ils résolurent et instituèrent de ne pas avoir de biens-fonds, pour que le tracas des affaires temporelles ne fût pas un obstacle au ministère de la prédication. Ils décidèrent d’avoir encore et seulement des revenus.

43. De plus l’évêque de Toulouse, avec l’assentiment de son chapitre, leur accorda trois églises : l’une dans le périmètre de la cité, une autre dans la campagne de Pamiers, la troisième entre Sorèze et Puylaurens, à savoir l’église de Sainte-Marie de Lescure. On devait établir une communauté priorale en chacune d’entre elles.

 

Première église concédée aux frères à Toulouse.

44. En l’an du Seigneur 1216, pendant l’été, les frères reçurent en don leur première église toulousaine, dédiée à saint Romain. Aucun frère n’habita jamais dans les deux autres églises. Dans celle de Saint-Romain, par contre, on se mit aussitôt à élever un cloître, avec un étage de cellules suffisamment commodes pour étudier et pour dormir. Le nombre des frères était alors de seize environ.

 

Mort du seigneur Innocent et couronnement du pape Honorius. Confirmation de l’ordre.

45. Entre-temps le seigneur pape Innocent fut enlevé de cette terre. On lui donna pour successeur Honorius. Frère Dominique vint bientôt le trouver. Il en obtint pleinement et en tout, selon l’idée et l’organisation qu’il en avait conçue, la confirmation de l’ordre et de tout ce qu’il voulait.

 

Mort du comte de Montfort, prévue par maître Dominique.

46. En l’an du Seigneur 1217, les gens de Toulouse se préparèrent à se révolter contre le comte de Montfort. Il semble que l’homme de Dieu Dominique l’apprit peu avant par l’Esprit. Il lui fut en effet montré dans une vision un arbre de large envergure et de bel agrément, dans les rameaux duquel habitaient grand nombre d’oiseaux. Or l’arbre s’abattit, et les oiseaux qui s’y reposaient s’enfuirent de tous côtés. Plein de l’esprit de Dieu, frère Dominique comprit donc qu’un danger de mort imminent menaçait le comte de Montfort, ce grand et très haut chef, soutien d’une multitude de petits.

47. Il invoqua le Saint-Esprit, convoqua tous les frères et leur dit qu’il avait pris dans son cœur la décision de les envoyer tous à travers le monde, en dépit de leur petit nombre, et que désormais ils n’habiteraient plus tous ensemble en ce lieu. Chacun s’étonna de l’entendre proclamer catégoriquement une décision si rapidement prise. Mais l’autorité manifeste que lui donnait la sainteté les animait si bien, qu’ils acquiescèrent avec assez de facilité, pleins d’espoir quant à l’heureuse issue de cette décision.

48. Il lui parut bon de faire élire abbé un frère qui régirait les autres par autorité, en qualité de supérieur et de chef. Il se réserva toutefois le pouvoir de le contrôler. Ainsi frère Matthieu fut-il canoniquement élu en qualité d’abbé. Il fut dans l’ordre le premier et le dernier à porter ce titre d’abbé, car les frères décidèrent dans la suite, pour souligner l’humilité, que celui qui serait à la tête de l’ordre ne s’appellerait pas abbé, mais maître.

 

Les frères envoyés en Espagne.

49. Quatre frères furent dirigés sur l’Espagne : frère Pierre de Madrid et frère Gomez, frère Michel de Ucero et frère Dominique. Les deux derniers furent renvoyés dans la suite de Rome à Bologne, où ils restèrent, par maître Dominique qu’ils étaient allés rejoindre en revenant d’Espagne. Ils n’avaient pas réussi en effet à réaliser là-bas les fruits qu’ils espéraient. Les deux autres, par contre, obtenaient d’abondants succès et distribuaient la parole de Dieu. Ce frère Dominique était un homme d’une rare humilité, de peu de science mais d’une vertu magnifique. Il ne sera pas inutile de rappeler brièvement quelques souvenirs à son sujet.

 

D’un certain frère Dominique. Comment il triompha des tentations d’une femme.

50. Un complot avait été monté, avec la complicité peut-être de quelques rivaux envieux, pour le faire aborder sous prétexte de confession par certaine courtisane effrontée, instrument de Satan, piège de la chasteté et torche de tous les vices. Elle l’interpella en ces termes : « Je suis dans l’angoisse ! Je brûle sans mesure, je suis consumée par un feu véhément ! Mais, hélas, celui que j’aime ne me connaît pas ; et si même il me connaissait, il me mépriserait sans doute. Et pourtant combien son amour a pénétré mon cœur irrémédiablement ! Donnez-moi, je vous prie, un conseil ; apportez le remède à une âme qui meurt. Vous le pouvez. » Tandis que la courtisane travaillait à séduire l’innocent par ces discours empoisonnés et choisis et que son insistance ne s’amollissait pas devant les idées de salut dont le frère essayait de la persuader, celui-ci découvrit out à coup le genre de la personne et le péril qu’il courait. « Allez-vous-en pour un instant, dit-il et revenez ensuite. Je vais préparer un endroit convenable pour nous rencontrer. » Il entra dans sa chambre et prépara deux feux de part et d’autre, très voisins pourtant l’un de l’autre. Quand la courtisane arriva, il s’étendit entre les deux et l’invita à le rejoindre : « Voilà, dit-il, l’endroit convenable pour un si grand forfait. Venez, s’il vous plaît, que nous couchions ensemble. » La femme horrifiée à la vue de cet homme qui se précipitait impavide dans les braises et les jets de flammes, poussa des cris et se retira touchée par le remords. Il se leva intact. L’ardeur des séductions impures non plus que le feu matériel n’avait aucunement réussi à le vaincre.

 

Les premiers frères envoyés à Paris.

51. Furent envoyés à Paris frère Matthieu qu’on avait élu comme abbé, et frère Bertrand qui fut plus tard provincial de Provence. C’était un homme de grande sainteté et d’une inexorable rigueur à son propre sujet, qui mortifiait très durement sa chair. Il s’était imprégné sur de nombreux points de l’attitude exemplaire de maître Dominique, dont il avait été parfois le compagnon de route. L’un et l’autre, dis-je, furent dirigés sur Paris, avec des lettres du Souverain Pontife, pour y publier l’ordre. Deux autres frères les accompagnaient pour faire leurs études, frère Jean de Navarre et frère Laurent l’Anglais. Ce dernier, avant d’arriver à Paris, apprit par révélation du Seigneur il le prédit et la réalisation des événements le prouva dans la suite une bonne part de ce qui arriva aux frères à Paris, la nature et l’emplacement de leur habitation, la réception de nombreux frères. Indépendamment de ces quatre frères, frère Mannès, frère utérin de maître Dominique, et frère Michel d’Espagne allèrent également à Paris, emmenant avec eux un convers appelé Odéric.

52. Tous furent envoyés à Paris. Mais les trois derniers firent route plus vite et arrivèrent plus tôt : ils entrèrent dans la ville la veille des Ides de septembre ; au bout de trois semaines les autres les suivirent. Ils louèrent une maison près de l’hôpital de Notre-Dame, en face des portes de l’évêché.

 

Don de la maison de Saint-Jacques aux frères de Paris.

53. En l’an du Seigneur 1218, les frères reçurent la maison de Saint-Jacques par une donation, qui n’était pas encore absolue, de maître Jean, doyen de Saint-Quentin, et de l’université de Paris, à la prière instante du seigneur pape Honorius. Ils y entrèrent pour l’habiter le huit des Ides d’août.

 

Les premiers frères envoyés à Orléans.

54. La même année on envoya à Orléans quelques frères jeunes et simples ; petite semence qui fut cependant dans la suite le principe d’une descendance abondante.

 

Les premiers frères envoyés à Bologne.

55. Au commencement de l’année du Seigneur 1218, maître Dominique envoya de Rome à Bologne : frère Jean de Navarre et aussi frère Bertrand ; plus tard frère Chrétien avec un frère convers. S’installant à Bologne, ils connurent la gêne d’une grande pauvreté.

 

Réception miraculeuse dans l’ordre, de maître Réginald par maître Dominique, à Rome.

56. La même année, maître Dominique se trouvait à Rome lorsqu’y parvint le doyen de Saint-Aignan d’Orléans, maître Réginald, qui se préparait à traverser la mer. C’était un homme de grande renommée, savant très docte, illustre par ses dignités, qui avait occupé cinq ans à Paris la chaire de droit canon. À peine arrivé, il tomba gravement malade. Maître Dominique vint lui rendre quelquefois visite. Quand il l’engagea à suivre la pauvreté du Christ et à s’associer à l’ordre, il obtint son consentement libre et plein d’y entrer, au point que maître Réginald s’y astreignit par voue.

57. Or Réginald guérit de sa maladie grave et d’un péril presque désespéré, non sans l’intervention miraculeuse de la puissance divine. Car la Vierge Marie, reine du ciel, mère de miséricorde, vint à lui sous forme visible au milieu des ardeurs de la fièvre et frotta d’un onguent guérisseur qu’elle portait avec elle, ses yeux, ses narines, ses oreilles, sa bouche, son nombril, ses mains et ses pieds, en ajoutant ces mots : « J’oins tes pieds avec l’huile sainte, pour qu’ils soient prêts à annoncer l’Évangile de paix. » Elle lui fit voir en outre tout l’habit de notre ordre. Tout aussitôt il se trouva guéri et si subitement reconstitué dans tout le corps que les médecins, qui avaient presque désespéré de sa convalescence, s’étonnaient de constater les signes d’une guérison achevée. Dans la suite maître Dominique fit connaître publiquement ce remarquable miracle à bien des gens qui vivent encore. J’ai moi-même assisté naguère à Paris à une conférence spirituelle où il le raconta à un assez grand nombre de personnes.

 

Comment maître Réginald traversa la mer, puis, prêchant à Bologne, au retour, fit entrer beaucoup de gens dans l’ordre.

58. Dès qu’il eut recouvré la santé, maître Réginald accomplit son projet de traverser la mer, bien que la profession déjà l’eût attaché à l’ordre. Au retour il vint à Bologne, le 12 des calendes de janvier. Il ne tarda pas à se consacrer tout entier à la prédication. Son éloquence était d’un feu violent et son discours, comme une torche ardente, enflammait le cœur de tous les auditeurs : bien peu de gens avaient un tel roc dans le cœur qu’ils pussent se dérober à l’effet de son feu. Bologne tout entière était en effervescence, il semblait qu’un nouvel Élie venait de se lever. Maître Réginald reçut alors dans l’ordre bien des gens de Bologne, le nombre des disciples se mit à augmenter et beaucoup se joignirent à eux.

 

Voyage en Espagne de maître Dominique et son retour.

59. La même année, maître Dominique passa en Espagne. Il y établit deux maisons ; l’une à Madrid, qui est maintenant une maison de moniales ; l’autre à Ségovie, qui fut la première maison des frères en Espagne. Au retour, il vint à Paris, en l’an du Seigneur 1219 ; il y trouva une communauté d’environ trente frères.

60. Il n’y demeura que peu de temps et partit pour Bologne, où il trouva, à Saint-Nicolas, un grand collège de frères que le soin et le zèle de frère Réginald élevaient sous la règle du Christ. Tous l’accueillirent avec joie à son arrivée, avec respect et déférence, comme on fait pour un père. Il s’installa chez eux et s’occupa de façonner l’enfance encore tendre de la nouvelle pépinière par ses instructions spirituelles et par ses propres exemples.

 

Il envoie maître Réginald à Paris.

61. Cependant, il fit passer frère Réginald de Bologne à Paris. Ce fut une désolation parmi les fils que celui-ci avait engendrés récemment dans le Christ par la parole de l’Évangile ; chacun pleurait d’être si rapidement attaché aux mamelles sacrées de sa mère coutumière.

62. Mais tout cela s’accomplissait par un instinct divin. C’était merveille de voir comment le serviteur de Dieu, maître Dominique, lorsqu’il distribuait ses frères de-ci de-là, dans les divers quartiers de l’Église de Dieu, ainsi que nous le rappelions plus haut, le faisait avec certitude, sans hésiter ni balancer, bien que d’autres au même moment fussent d’avis qu’il ne fallait pas faire ainsi. Tout se passait comme s’il était déjà certain de l’avenir, ou que l’Esprit l’eût renseigné par ses révélations. Et qui donc oserait le mettre en doute ? Il n’avait au début qu’un petit nombre de frères, simples pour la plupart et faiblement instruits, et il les divisait, les dispersait en mission à travers les Églises d’une telle manière que les enfants du siècle jugeaient, dans leur prudence, qu’il paraissait détruire l’œuvre ébauchée plutôt que l’agrandir. Mais il aidait ses missionnaires par l’intercession de ses prières et la puissance du Seigneur travaillait à les multiplier.

 

L’arrivée de maître Réginald à Paris et sa mort.

63. Frère Réginald, de sainte mémoire, s’en vint donc à Paris et se mit à prêcher avec une ferveur spirituelle infatigable, par la parole et par l’exemple, le Christ Jésus et Jésus crucifié. Mais le Seigneur l’enleva bientôt de la terre. Parvenu vite à son achèvement, il traversa en peu de temps une longue carrière. Enfin, il tomba bientôt malade et, arrivant aux portes de la mort charnelle, s’endormit dans le Seigneur et s’en alla vers les richesses de gloire de la maison de Dieu, lui qui, durant sa vie, s’était manifesté l’amant résolu de la pauvreté et de l’abaissement. Il fut enseveli dans l’église de Notre-Dame-des-Champs, car les frères n’avaient pas encore de lieu de sépulture.

 

Parole de maître Réginald sur la joie qu’il éprouvait dans l’ordre.

64. Il me souvient que tandis qu’il vivait encore, frère Matthieu qui l’avait connu, dans le siècle, glorieux et difficile dans sa délicatesse, l’interrogea parfois avec étonnement : « N’éprouvez-vous pas quelque répugnance, maître, à cet habit que vous avez pris ? » Mais lui, en baissant la tête : « Je crois n’avoir aucun mérite à vivre dans cet ordre, répondit-il, car j’y ai toujours trouvé trop de joie. »

 

De certaine vision qui suivit sa mort.

65. La nuit même où l’esprit de ce saint homme s’envola vers le Seigneur, j’eus une vision. Je n’étais pas encore un frère selon l’habit, mais j’avais déjà émis ma profession entre ses mains. Je voyais donc les frères portés par un navire à travers les eaux. Puis le navire qui les portait coula ; mais les frères sortirent indemnes des eaux. J’estime que ce navire est frère Réginald lui-même, que les frères de ce temps, vraiment, considéraient comme le nourricier qui les portait.

 

Autre vision.

66. Un autre eut également une vision avant la mort du frère. C’était une fontaine limpide qui se fermait ; deux autres jaillissaient aussitôt pour la remplacer. Je n’ose décider si cette vision disait vrai, car je suis trop conscient de ma propre stérilité. Mais je sais une chose, c’est qu’à Paris frère Réginald n’a reçu à la profession que deux personnes, dont je fus la première ; la seconde était frère Henri, le futur prieur de Cologne, l’ami le plus cher dans le Christ à mon affection singulière, je le crois, entre tous les mortels, vase d’honneur et de grâce, plus rempli de grâce qu’aucune créature que j’aie souvenir d’avoir aperçue dans la vie d’ici-bas. Puisque, dans sa maturité précoce, il s’est hâté de pénétrer dans le repos du Seigneur, il ne sera pas inutile de rappeler quel homme il fut et de quelles vertus.

 

Le frère Henri. Comment et où se fit son éducation.

67. Ce frère Henri, donc, bien né selon le siècle, était chanoine de l’Église de Maestricht. C’est là qu’il avait été élevé depuis son enfance dans la règle et dans la crainte du Seigneur, par les soins attentifs d’un saint et très religieux chanoine de cette Église. Cet homme juste et bon crucifiait sa chair, foulait aux pieds les séductions de ce siècle mauvais et multipliait les œuvres de piété ; aussi put-il dresser l’âme encore tendre du jeune garçon à la pratique entière de la vertu, lui faire laver les pieds des pauvres, fréquenter l’église, fuir avec horreur les vices, mépriser le luxe, chérir la chasteté. Et lui, en adolescent d’un heureux naturel, se montrait docile en tout à cette éducation et souple à la vertu ; au point que si vous aviez vécu près de lui, vous l’auriez pris pour un ange, persuadés que la perfection était innée chez lui.

68. Le temps passant, il vint à Paris et sur-le-champ se donna à l’étude de la théologie. Son génie naturel était fort pénétrant et sa raison très équilibrée. Il se joignit à moi, dans mon logement d’étudiant ; or tandis que nous vivions ensemble, une unité de cœur douce et forte à la fois s’établit entre nous.

69. Entre-temps, frère Réginald, d’heureuse mémoire, s’en vint à Paris et se mit à prêcher hardiment. La grâce de Dieu me prévint, et j’imaginai et me promis à moi-même de me donner à l’ordre, persuadé que j’avais trouvé le chemin du salut, tel que je l’avais entrevu dans mon âme avant même de connaître les frères, au cours de réflexions assidues. Lorsque le dessein se fut affermi dans mon cœur, je m’appliquai de tout mon zèle à entraîner avec moi dans un élan semblable le compagnon et l’ami de mon âme ; je voyais bien que ses dons naturels autant que les dons de la grâce le rendraient très efficace dans le ministère du prêcheur. Il résistait, mais je ne cessai pas d’accroître mes instances.

 

Restons ensemble.

70. Je parvins à l’envoyer à frère Réginald pour qu’il le confessât et lui fit quelque exhortation. Quand frère Henri revint auprès de moi, il ouvrit le livre d’Isaïe, comme pour y chercher un oracle, et ses yeux tombèrent dès l’abord sur le passage où il est dit : « Le Seigneur m’a donné une langue érudite pour que je sache par ma parole soutenir celui qui a trébuché. Il m’éveille le matin, il éveille mon oreille, pour que j’entende comme un maître qui parle. Le Seigneur Dieu m’a ouvert l’oreille, je ne résiste pas, je ne me suis pas retiré en arrière. » [Is. 50,4-5]. Ces paroles du prophète répondaient si exactement à son intention et venaient si clairement du ciel il avait en effet une grande facilité de parole que je n’eus pas de peine à les interpréter dans ce sens et à le presser de plier sa jeunesse sous le joug de l’obéissance. Nous remarquâmes la suite, un peu plus loin : « Restons ensemble. » [Is 50,8] Comme si l’on nous avertissait de ne pas nous abandonner l’un l’autre dans cette insigne société.

71. (Quand il fut plus tard à Cologne et moi à Bologne, il prit occasion de ces mots pour m’écrire : « Où donc est le “restons ensemble”. Vous êtes à Bologne, moi à Cologne ! »)
Je lui dis donc : « Quel mérite plus durable, quelle couronne plus glorieuse que de participer à la pauvreté que le Christ a montrée et que les apôtres ont gardée à sa suite, que de mépriser tout le siècle pour son amour ? » Il acquiesçait au jugement de sa raison, mais sa volonté indocile et passive lui faisait sentir le contraire.

 

Comment fut transformée la volonté de frère Henri.

72. La même nuit il vint aux matines de l’église Notre-Dame ; il y resta jusqu’au petit matin, priant et suppliant la mère du Seigneur de plier sa propre volonté à cette vocation. Mais sa prière ne semblait pas amener de progrès ; il sentait toujours en lui-même la dureté de son cœur. Alors il commença à se prendre en pitié et se préparait à partir en disant : « Je vois bien maintenant, Vierge bienheureuse, que vous me dédaignez. Je n’aurai pas ma part au collège des pauvres du Christ. » Et pourtant son cœur était pressé par la faim de cette perfection qu’il reconnaissait à la pauvreté volontaire, ayant naguère appris du Seigneur, dans une vision, quelle sûre avocate était la pauvreté devant la face du juge rigoureux.

 

Parenthèse sur une vision.

73. Dans une vision qu’il avait eue, certain jour, en effet, il avait cru comparaître devant le tribunal du Christ. Une multitude immense était là pour être jugée ou pour juger avec le Christ. Il était, lui, parmi les prévenus, bien qu’il n’eût conscience d’aucun crime. Il pensait échapper sain et sauf, dans son innocence. Mais un assesseur du juge, tendant son index vers lui, l’apostropha en ces termes : « Et toi qui comparais, dis, qu’as-tu jamais quitté pour le Seigneur ? » Il fut terrifié par l’extrême sévérité de l’interrogatoire, n’ayant rien à répondre à la question posée. Sur ce, la vision disparut. Averti de la sorte, il n’en souhaitait que davantage d’atteindre la cime de la pauvreté volontaire ; mais la lâcheté de sa volonté l’arrêtait.

74. Au moment donc où il s’apprêtait à sortir de l’église, comme on l’a rappelé, en lutte avec lui-même et désolé, Celui qui regarde les humbles avec amour bouleversa son cœur de fond en comble : il s’effondra totalement devant le Seigneur, les larmes l’envahirent et son esprit enfin se détendit. La rigidité de son cœur fondit sous le souffle violent du Saint-Esprit et le joug suave du Christ, qui un moment plus tôt lui paraissait si lourd, lui devint léger tout à fait et joyeux. Il se leva dans cet élan de ferveur, se hâta d’aller trouver maître Réginald et fit son voue. Bien vite, il revint près de moi. Je remarquai les traces de larmes sur son visage d’ange et lui demandai d’où il venait. Il répondit : « J’ai fait mon vœu au Seigneur et je l’accomplirai. » Nous retardâmes jusqu’au début du Carême le début de notre noviciat. Cela nous permit de gagner entre-temps l’un de nos compagnons, le frère Léon, qui fut plus tard le successeur de frère Henri dans son office de prieur.

 

Entrée dans l’ordre des frères Jourdain, Henri et Léon.

75. Quand arriva le jour où par l’imposition des cendres on rappelle aux fidèles leur origine et leur retour en cendres, nous nous décidâmes nous aussi, en un moment bien convenable pour inaugurer la pénitence, à remplir le voue que nous avions fait au Seigneur, à l’insu de nos camarades de pension. Aussi, lorsque le frère Henri sortait de la maison et qu’un camarade lui posa la question : « Où allez-vous, seigneur Henri ? », « Je vais, dit-il, à Béthanie. » L’autre ne comprit pas alors ce que le mot signifiait, mais plus tard, après coup, quand il vit son entrée à Béthanie, c’est-à-dire à la maison de l’obéissance. Nous nous retrouvâmes tous trois à Saint-Jacques et au moment où les frères chantaient l’antienne Immutemur habitu, nous arrivâmes à l’improviste et fort opportunément au milieu d’eux. À l’instant et sur place nous dépouillons le vieil homme et revêtons l’homme nouveau, réalisant en nos personnes ce que leurs chants disaient de faire.

76. L’entrée en religion de frère Henri troubla profondément le saint homme qui l’avait élevé et deux autres spirituels et gens de bien de la même Église qui l’aimaient tous les trois d’une grande affection. Ils ne connaissaient pas ce nouvel ordre religieux, dont personne ne parlait encore, et ils croyaient perdu ce jeune homme de tant d’espérance. Ils avaient presque convenu que quelques-uns, ou du moins l’un d’entre eux se rendrait à Paris pour le détourner ou le ramener de cette décision qu’ils ne croyaient pas sage. Mais l’un d’entre eux : « Ne précipitons rien, dit-il. Passons la nuit à prier d’un seul cœur, pour que le Seigneur veuille nous faire connaître son bon plaisir en cette affaire. » La nuit vint et tandis qu’ils priaient l’un d’eux entendit le son d’une voix céleste qui disait : « C’est le Seigneur qui l’a fait ; on ne pourra le modifier. » Rassurés par la révélation divine, leur émotion cessa ; ils écrivirent au frère à Paris. Ils l’exhortaient à persévérer avec fidélité et lui faisaient connaître la nature et le procédé de la révélation. J’ai lu moi-même ces lettres, pleines de dévotion et douces comme le miel.

77. Tel fut ce frère Henri à qui le Seigneur accorda une grâce multiple et surprenante pour parler au clergé parisien et dont la parole vivante et efficace pénétrait en grande violence le cœur des auditeurs. On n’avait jamais vu avant lui à Paris, aussi loin qu’il nous en souvienne, un prédicateur qui se fît écouter de tout le clergé et qui fût si jeune, si éloquent, si bien doué de grâce à tous égards.

78. Et, certes, Dieu avait-il multiplié les marques de la grâce en ce vase d’élection ! Il était prompt à l’obéissance, constant dans la patience, paisible en sa douceur, agréable par sa gaieté, donné à tous par la charité. À cela s’ajoutait la sincérité de son cœur et l’intégrité vierge de sa chair, car de toute sa vie il ne regarda ni ne toucha une femme avec une intention d’impureté. En lui se rencontraient la modération du langage, l’éloquence de la parole, l’acuité du génie, l’agrément du visage, la beauté de la personne, l’habileté à écrire et l’art du langage rythmé, le chant mélodieux d’une voix angélique. On ne le voyait jamais triste, jamais agité ; l’âme toujours égale, il était toujours gai. La justice l’avait libéré des rigueurs de l’austérité et la miséricorde l’avait revendiqué pour elle tout entier. Il rayonnait si aisément sur tous les cœurs, il entrait si facilement dans la société d’un chacun, que si vous aviez eu quelque relation avec lui, vous auriez estimé qu’il vous préférait à tous. N’était-il pas nécessaire que chacun l’aimât, puisque Dieu l’avait inondé de sa grâce ? Or bien qu’en ces domaines il dépassât les autres, au point qu’on pouvait l’estimer parfait en tous les genres de grâce, il n’en tirait aucun orgueil, car il avait appris du Christ à être doux et humble de cœur.

 

Il est envoyé à Cologne.

79. Il fut envoyé comme prieur à Cologne. Tout Cologne proclame encore quelle abondante et riche gerbe il récolta pour le Christ par sa prédication assidue parmi les vierges, les veuves et les vraies pénitentes, avec quelle application il alluma dans le cœur d’un grand nombre et alimenta désormais le feu que le Seigneur vint jeter sur la terre. C’était une de ses habitudes de rappeler que le nom de Jésus, ce nom qui est au-dessus de tout nom, méritait un grand respect et même un culte, si bien que jusqu’à maintenant, lorsque ce nom sacré vient à retentir dans l’église ou dans un sermon, il réveille aussitôt la dévotion de beaucoup de gens et les porte à quelque signe de respect.

 

Sa mort.

80. Il acheva finalement le cours de son heureuse vie et s’endormit dans le Seigneur par une sainte mort, en présence de tous les frères en prière. Avant qu’il ne rendît l’âme, tandis qu’on lui administrait l’extrême-onction, il récita jusqu’au bout les litanies et les suffrages avec vivacité, comme s’il n’était que l’un des assistants. Quand l’office fut achevé, il adressa aux frères des paroles de piété qui provoquèrent parmi eux bien des larmes. Qui pourrait dénombrer les pleurs que suscita sa mort, les gémissements et les sanglots des veuves et des vierges, les soupirs des frères et des amis !

81. La mémoire ici me chuchote bien des souvenirs, mais il ne faut pas que le discours s’allonge ; qu’il suffise de rappeler un seul des nombreux faits que je connus après sa mort par déposition véridique et de personnes saintes et fidèles.

 

Comment il se manifesta à certains religieux.

82. Il y avait dans la cité de Cologne une dame vénérable, qui chérissait le frère Henri quand il vivait encore, avec un dévouement étonnant. Elle l’avait donc supplié de lui promettre, s’il venait toutefois à mourir le premier, de bien vouloir lui apparaître après sa mort. Le frère avait acquiescé à sa prière, à condition que cela ne déplût pas à la divine volonté. Quand il eut disparu, elle se tint prête, brûlant de contempler ce qu’on lui avait promis. Elle se sentait alors encore continuellement pressée par une tentation lancinante et souffrait de par le démon de graves inquiétudes de foi, se demandant si, après cette vie, les âmes des défunts vivaient vraiment et n’étaient pas plutôt réduites à néant. Mais l’attente se prolongeait et rien n’apparaissait à ses désirs. Aussi la tentation reprenait-elle plus que jamais vigueur et la dame disait en son cœur : « Si ce qu’on nous proclame au sujet de la vie future était vrai si peu que ce soit, ce frère, que je vénérais avec tant d’affection, aurait déjà dû me le certifier. »

83. Pendant qu’elle s’affligeait de la sorte et se consumait en son cœur, le frère Henri apparut à certain religieux et lui dit : « Va trouver telle dame », qu’il appela de son nom véritable. Or l’homme ignorait jusqu’alors celui-ci ; car certain terme de tendresse, donné à cette dame dans sa petite enfance, avait triomphé du vrai nom de baptême, que notre homme apprit seulement lorsque frère Henri le lui dit et le lui expliqua. « Va, dit-il, auprès d’elle et tu la salueras pour moi en lui disant : Vous aviez coutume de pratiquer telle ou telle bonne œuvre. Ne les faites plus ainsi, mais de telle et telle façon. » Or ces bonnes œuvres étaient si cachées que nul ne les connaissait à l’exception de frère Henri.

Au cours de la conversation, le bonhomme remarqua sur la poitrine de frère Henri une pierre précieuse, lumineuse et étincelante à l’excès ; il remarqua également devant son visage un mur couvert de pierres précieuses qu’il contemplait d’un regard pénétrant. « Monseigneur, lui dit-il, que signifient cette pierre si étincelante et ce mur précieux ? » Et lui : « Cette pierre est le signe de la pureté de cœur que j’ai conservée dans le monde ; lorsque je la regarde je suis rempli d’une grande consolation. Et ce mur est la portion de l’édifice du Seigneur que j’ai bâtie durant ma vie par mes conseils, ma prédication, la confession. » Survint entre-temps la Vierge Marie, reine du ciel et mère de miséricorde. Tandis qu’elle approchait, frère Henri dit à l’homme : « Voici la mère du Sauveur, ma Dame, qui m’a pris à son service. Juge quelle fête dans sa compagnie ! » Sur ces mots, il se joignit à elle aussitôt et se retira avec elle.

84. Le bonhomme vint donc trouver la dame et lui révéla tout à la file ; il lui dévoila, en signe de la véracité de son récit, quelques-unes des bonnes œuvres absolument secrètes qu’il lui avait révélées. La dame en reçut une grande consolation et fut délivrée de l’ardeur de sa tentation.

 

Sur la poitrine de Jésus.

85. Mais certain événement qu’elle put expérimenter par elle-même la consola plus tard bien davantage. Un jour que, penchée sur son coffre dans la chambre à coucher de la maison, elle relisait avec une pieuse jouissance des lettres que frère Henri lui avait envoyée jadis, elle y rencontra une phrase qui signifiait en latin : reposez-vous sur la douce poitrine de Jésus et étanchez la soif de votre âme. Enflammée par le souvenir de ces paroles, comme si elle les recevait de la bouche du frère encore vivant et présent, elle fut enlevée en esprit et se vit appuyée d’un côté sur la poitrine de Jésus-Christ et frère Henri de l’autre. Elle éprouva dans ce rapt un goût si profond, si merveilleux de divine consolation, qu’enivrée par l’immense marée de ce flux salutaire, elle n’entendit en aucune façon les servantes de la maison qui étaient là, pourtant, et lui criaient de venir en hâte au repas de son mari qui l’attendait, jusqu’à ce qu’elle revînt de cette ivresse d’esprit suave comme le miel et retrouvât ses sens.

Après ces souvenirs concernant frère Henri, continuons à raconter le reste des événements.

 

Le premier chapitre, célébré à Bologne.

86. En l’année du Seigneur 1220, on célébra à Bologne le premier chapitre de l’ordre. J’y fus présent, envoyé de Paris avec trois autres frères, parce que maître Dominique avait mandé par lettre de lui envoyer quatre frères de la maison de Paris pour le chapitre de Bologne. Lorsque je reçus cette mission, je n’avais pas encore passé deux mois dans l’ordre.

87. Il fut statué dans ce chapitre, à l’unanimité des frères, que le chapitre général se célébrerait une année à Bologne et l’année suivante à Paris ; le chapitre prochain devait pourtant se tenir encore à Bologne. On y porta également cette loi que nos frères ne posséderaient plus désormais ni biens-fonds ni revenus et renonceraient à ceux qu’ils avaient reçus dans le pays de Toulouse. On y fit aussi beaucoup d’autres constitutions qu’on observe encore aujourd’hui.

 

Frère Jourdain se voit imposer le priorat de Lombardie. Mission des frères en Angleterre.

88. En l’année du Seigneur 1221, au chapitre général de Bologne, il parut opportun aux capitulaires de m’imposer la charge qu’ils créaient de prieur de la province de Lombardie. J’avais alors passé un an dans l’ordre et n’était pas encore aussi profondément enraciné qu’il aurait fallu ; si bien qu’on me mettait à la tête des autres pour les gouverner avant que j’eusse appris à gouverner moi-même mon imperfection. À ce chapitre on envoya en Angleterre une communauté de frères avec Gilbert pour prieur. Je ne fus aucunement présent à ce chapitre.

 

Frère Évrard, jadis archidiacre de Langres.

89. En ce temps-là, frère Évrard, archidiacre de Langres, entra dans l’ordre à Paris. C’était un homme de beaucoup de vertu, hardi dans l’action, prudent dans le conseil. Comme il jouissait d’une rare autorité, il édifia d’autant plus de gens par son exemple, en assumant la pauvreté, qu’il avait été plus largement connu dans le monde.

90. Il devait se rendre en Lombardie en même temps que moi, qu’il paraissait aimer d’une tendre affection, car il désirait voir maître Dominique. Il se mit en route et tandis que nous traversions ensemble les régions de France et de Bourgogne où il avait été naguère très connu, il prêchait en tous lieux le Christ pauvre et misérable qu’il publiait en son propre corps. Il tomba finalement malade et acheva cette vie de malheurs et de larmes par une fin évidemment précoce mais profondément heureuse, à Lausanne où, jadis, on l’avait élu comme évêque, ce qu’il refusa d’accepter.

91. Un peu de temps avant qu’il ne mourût, alors que les médecins déjà jugeaient sa mort certaine, en le lui cachant toutefois, il me dit : « Si je dois mourir au jugement des médecins, pourquoi ne me le dit-on pas ? Que l’on cache leur mort à ceux qui trouvent amer son souvenir ! Mais moi, la mort ne me terrifie pas. Que pourrait craindre un homme qui, lorsque s’écroule la demeure terrestre de sa chair de misère, attend de recevoir, tout consolé par cet heureux échange, une demeure éternelle dans le ciel ? » Il mourut donc, remettant là son pauvre corps à la terre et son esprit au Créateur. Un signe me révéla l’heureuse issue de cette mort. Au moment où il rendit l’esprit, je pensais éprouver une douleur de cœur et un trouble dans mon esprit ; je fus au contraire pénétré de dévotion et de gaieté joyeuse. Ainsi le témoignage de ma conscience m’avertissait-il qu’on n’avait nullement à pleurer celui qui passait à la joie.

 

La mort de maître Dominique.

92. Sur ces entrefaites, la vie voyageuse de maître Dominique approchant à son terme, à Bologne, il tomba gravement malade. Sur son lit de malade, il fit appeler douze frères, parmi les plus notables, et se mit à les exciter à se montrer fervents, à promouvoir l’ordre, à persévérer dans la sainteté. Il leur recommanda d’éviter les fréquentations suspectes des femmes, spécialement des jeunes, car cette espèce est dangereuse à l’excès et prend trop souvent dans ses rets les âmes qui ne sont pas encore tout à fait épurées. « Voyez, dit-il, jusqu’à cette heure la miséricorde divine a conservé ma chair incorrompue ; et pourtant je n’ai pu éviter cette imperfection, je l’avoue, de trouver plus d’attrait à la conversation des jeunes filles, qu’aux discours des vieilles femmes. »

93. Avant sa mort, il dit également aux frères qu’il leur serait plus utile disparu que vivant. Il connaissait assurément Celui auquel il avait confié le dépôt de son labeur et de sa vie féconde et ne doutait pas de la couronne de justice qui lui était désormais réservée : lorsqu’il l’aurait reçue, ne serait-il pas d’autant plus puissant pour présenter ses requêtes qu’il serait déjà plus sûrement entré dans les puissances du Seigneur ?

94. La maladie, empirant, devenait de plus en plus critique. Il souffrait à la fois de fièvres et de tranchées. Enfin cette âme religieuse fut déliée de la chair et s’en vint au Seigneur qui l’avait donnée, échangeant son lugubre exil contre la consolation pérenne de la demeure céleste.

 

Apparition au frère Guala, après la mort du bienheureux.

95. Le même jour, à l’heure même où il trépassa, frère Guala, prieur de Brescia puis évêque de la même ville, se reposait auprès du campanile des frères de Brescia. Il s’était endormi d’un sommeil assez léger lorsqu’il aperçut une sorte d’ouverture dans le ciel, par laquelle descendaient deux échelles radieuses. Le Christ tenait le haut de la première échelle, sa mère le haut de l’autre ; et les anges les parcouraient toutes deux, les descendant et remontant. Un siège était placé en bas, entre les deux échelles, et quelqu’un, sur le siège. Ce paraissait un frère de l’ordre ; son visage était voilé par le capuce comme nous avons coutume d’ensevelir nos morts. Le Christ et sa mère tiraient peu à peu vers le haut les échelles, jusqu’à ce que celui qu’on avait installé tout en bas parvînt jusqu’au sommet. Quand on l’eut reçu dans le ciel, au chant des anges, dans la splendeur d’une lumière immense, l’étincelante ouverture du ciel se ferma et plus rien désormais ne se présenta. Le frère qui avait eu la vision, quoiqu’il fût assez malade et faible, reprit bientôt ses forces et partit sur-le-champ pour Bologne. Il y apprit que le même jour, à la même heure, le serviteur du Christ Dominique y était mort. Voilà ce que nous avons appris de sa propre bouche.

 

Sépulture de maître Dominique. Les miracles qu’il opéra.

96. Mais revenons encore un peu aux obsèques vénérables du bienheureux. Il se trouva que le jour de sa mort le vénérable père évêque d’Ostie, à cette époque légat du Souverain Pontife en Lombardie et maintenant Souverain Pontife sur le siège de Rome, le pape Grégoire, vint à Bologne ; ce qui entraîna la présence de beaucoup de grands personnages et prélats de l’Église. Lorsqu’il apprit le décès de maître Dominique, il advint en personne. Car il l’avait connu très familièrement et l’avait chéri d’un grand sentiment d’amitié, le sachant juste et saint. Il célébra lui-même jusqu’au bout l’office des funérailles, en présence d’un grand nombre de gens, qui voyaient tous clairement dans leur cœur la félicité de la mort du bienheureux et la sainteté de sa vie sur la terre, tandis que tous les assistants avaient la certitude, au témoignage de leur conscience, qu’il venait de recevoir au ciel un vêtement d’immortalité éternelle. C’était un vrai sermon sur le mépris du monde que ces funérailles. Elles montraient à tous avec quelle sécurité on mérite par une vie d’humilité sur terre une demeure dans les cieux et le lieu du repos éternel et, par l’avilissement de la vie quotidienne, une mort précieuse.

97. Aussi, la dévotion des foules et le culte populaire s’éveillèrent-ils. Beaucoup de gens accoururent, que molestaient des maladies de tout genre. Ils restaient là jour et nuit, proclamaient qu’ils avaient pleinement obtenu le remède qui les avait guéris et, pour apporter le témoignage de leur guérison, suspendaient au tombeau du bienheureux des effigies de cire représentant des yeux, des mains, des pieds et tous les autres membres, suivant la variété de leurs infirmités et les formes multiples du rétablissement obtenu dans leur corps ou leurs biens.

98. Mais au milieu de telles circonstances, il ne se trouvait à peu près pas de frères pour correspondre par de dignes actions de grâces à la grâce de Dieu. Car la majorité jugeait qu’on ne devait pas enregistrer ces miracles, pour ne pas se donner l’apparence de rechercher un gain sous le voile de la piété. Et c’est ainsi qu’en suivant leur opinion particulière, par un zèle irréfléchi de sainteté, ils négligèrent le commun profit de l’Église et enterrèrent la gloire de Dieu.

99. C’est un fait cependant que, de son vivant encore, le bienheureux Dominique a brillé par des pouvoirs surnaturels certains et resplendi par des miracles. On nous a rapporté un grand nombre d’entre eux ; mais on ne les a pas fixés par écrit, en raison de la variété des narrateurs ; car en décrivant les faits de manière incertaine, on ne donnerait à ceux qui sont dans le besoin qu’une connaissance incertaine. Il nous plaît cependant d’en rappeler quelques-uns qui sont parvenus à notre connaissance d’une façon plus sûre.

 

Résurrection d’un jeune homme à Rome.

100. À l’un de ses séjours à Rome, certain adolescent, parent du cardinal Étienne de Fossanova, s’amusait imprudemment à cheval et se laissait emporter dans une course folle, lorsqu’il fit une chute très grave. On le transportait en pleurant. On le croyait à moitié mort, peut-être même tout à fait, car il était indubitablement inanimé. La désolation allait grandissant autour du défunt quand advint maître Dominique et, avec lui, frère Tancrède, homme fervent et bon, naguère prieur de Rome, de qui j’ai appris cette histoire. Il dit à Dominique : « Pourquoi te dérober ? Pourquoi n’interpelles-tu pas le Seigneur ? Où est maintenant ta compassion pour le prochain ? Où est ta confiance intime envers Dieu ? » Profondément ému par les apostrophes du frère et vaincu par un sentiment de compassion ardente, il fit discrètement transporter le jeune garçon dans une chambre qui fermait à clef et par la vertu de ses prières lui rendit la chaleur de la vie et le ramena devant tous sain et sauf.

 

Comment il repoussa la pluie par un signe de croix.

101. Le frère Bertrand, dont on a mentionné plus haut la mission à Paris, m’a raconté également que pendant un voyage qu’il faisait un jour avec lui un grand orage s’éleva. Une pluie diluvienne avait déjà trempé le sol, lorsque maître Dominique, par un signe de croix, repoussa si bien devant lui l’inondation torrentielle, qu’en avançant ils continuaient de voir à trois pas devant eux la pluie qui dégoulinait sur la terre, sans qu’une seule goutte touchât même la frange de leur vêtement.

102. Nous avons appris beaucoup d’autres guérisons de maladie qui témoignent de sa sainteté ; mais elles ne sont pas encore rédigées par écrit.

 

Les mœurs de maître Dominique.

103. Il y avait d’ailleurs quelque chose de plus éclatant et de plus grandiose que les miracles, c’était la perfection morale qui régnait en lui et l’élan de ferveur divine qui le transportait. Ils étaient si grands, qu’on ne pouvait douter qu’il ne fût un vase d’honneur et de grâce, un vase orné de toute espèce de pierres précieuses. Il y avait en lui une très ferme égalité d’âme, sauf quand quelque misère en le troublant l’excitait à la compassion et à la miséricorde. Et parce que la joie du cœur rend joyeux le visage, l’équilibre serein de son être intérieur s’exprimait au-dehors par les manifestations de sa bonté et la gaieté de son visage. Il conservait une telle constance dans les affaires qu’il avait jugé raisonnable devant Dieu d’accomplir, qu’il n’acceptait jamais, ou presque, de modifier une décision prononcée après mûre délibération. Mais puisque le témoignage de sa bonne conscience, comme on l’a rappelé, éclairait toujours d’une grande joie son visage, la lumière de sa face ne se perdait pas sur la terre.

104. Par cette joie, il acquérait facilement l’amour de tout le monde, il s’infiltrait sans peine, dès le premier regard, dans l’affection de tous. Sur tous les terrains de son activité, en route avec ses compagnons, à la maison avec son hôte et le reste de la maisonnée, parmi les grands, les princes et les prélats, il ne manquait jamais de paroles d’édification, il abondait en récits exemplaires capables de porter l’âme des auditeurs à l’amour du Christ et au mépris du siècle. Il se manifestait surtout partout comme un homme de l’Évangile, en parole et en acte. Durant le jour, nul ne se mêlait plus que lui à la société de ses frères ou de ses compagnons de route, nul n’était plus gai.

 

Prière de Dominique.

105. Mais dans les heures de la nuit, nul n’était plus ardent à veiller, à prier et à supplier de toutes les manières. Ses pleurs s’attardaient le soir et sa joie le matin. Il partageait le jour au prochain, la nuit à Dieu ; sachant que Dieu assigne sa miséricorde au jour et son chant à la nuit. Il pleurait avec beaucoup d’abondance et très souvent ; les larmes étaient son pain le jour comme la nuit. Le jour, surtout quand il célébrait les solennités de la messe, ce qu’il faisait très souvent ou même chaque jour ; la nuit, dans ses veilles entre toutes infatigables.

 

Ses veilles.

106. Il avait l’habitude de passer très souvent la nuit à l’église, au point qu’on ne lui connaissait que très rarement un lit fixé pour y dormir. Il priait donc pendant la nuit et prolongeait ses veilles de tout le temps qu’il pouvait arracher à la faiblesse de son corps. Quand enfin la lassitude l’emportait et engourdissait sa pensée, vaincu par la nécessité du sommeil, il posait la tête devant l’autel, ou n’importe où, mais en tout cas sur une pierre, à la façon du patriarche Jacob, et reposait un moment ; puis se réveillait derechef, reprenant ses esprits et la ferveur de sa prière.

107. Il accueillait tous les hommes dans le vaste sein de sa charité et, puisqu’il aimait tout le monde, tout le monde l’aimait. Il s’était fait une loi personnelle de se réjouir avec les gens joyeux et de pleurer avec ceux qui pleurent, débordant d’affection religieuse et se dévouant tout entier à s’occuper du prochain et à compatir aux gens dans la misère. Un autre trait le rendait cher à tous : la simplicité de sa démarche ; jamais nul vestige de dissimulation ou de duplicité n’apparaissait dans ses paroles ni ses actions.

108. C’était un véritable amant de la pauvreté. Il usait de vêtements vils. Dans la nourriture comme dans la boisson sa tempérance était extrême. Il évitait ce qui pouvait avoir quelque délicatesse et se contentait volontiers d’un simple plat. Il avait un grand empire sur sa chair. Il usait du vin en le mouillant de telle sorte que, tout en satisfaisant à la nécessité du corps, il ne risquait pas d’émousser la subtile finesse de son esprit.

 

Éloge du bienheureux Dominique, homme de Dieu.

109. Qui donc serait en mesure d’imiter la vertu de cet homme ? Nous pouvons du moins l’admirer et mesurer sur son exemple la lâcheté de notre temps. Pouvoir ce qu’il a pu dépasse les forces humaines, c’est l’œuvre d’une grâce unique, à moins que la bonté divine dans sa miséricorde daigne accorder à quelqu’un peut-être un somment semblable de vertu. Mais qui s’y trouve préparé ? Suivons cependant, mes frères, selon nos possibilités, les traces de notre père, et en même temps, rendons grâces au Rédempteur qui donna à ses serviteurs, sur la route qu’ils parcourent, un chef de cette valeur et nous engendra par lui de nouveau à la lumière de sa sainte vie. Et prions le Père de miséricorde pour que, sous la conduite de son Esprit qui fait agir les fils de Dieu, nous méritions d’arriver nous aussi par un cheminement sans détours, dans les limites que nos pères ont posées, au même terme de bonheur perpétuel et de béatitude éternelle dans lequel il est heureusement et pour toujours entré. Ainsi soit-il.

 

Certain frère Bernard est tourmenté par le démon.

110. Après avoir maintenant terminé ce que je voulais rappeler sur le temps de maître Dominique, il me faut signaler à la suite quelques autres événements. Quand le frère Évrard fut décédé à Lausanne, comme on a dit, je continuai ma route et pénétrai en Lombardie pour y remplir le ministère qu’on m’avait imposé à l’endroit de cette province. Il y avait à cette époque un certain frère Bernard de Bologne, que tourmentait un démon très cruel dont il était possédé, si bien que de jour et de nuit il était agité par d’horribles fureurs et troublait sans mesure tout le collège des frères. La miséricorde divine avait sans aucun doute ménagé cette épreuve pour exercer la patience de ses serviteurs.

111. Mais disons de quelle manière ce fléau s’était abattu sur ce frère. Depuis le moment de son entrée chez nous, aiguillonné par le repentir de ses péchés, il avait exprimé fréquemment au Seigneur le désir d’être frappé par quelque manière de purification. Or, il lui venait assez souvent à la pensée que Dieu lui proposait d’accepter l’épreuve de quelque obsession démoniaque ; mais son esprit en demeurait frappé d’horreur et il n’y pouvait consentir. Après bien des délibérations cependant, un jour qu’il ressentait plus grièvement l’indignité de ses offenses, il accepta en lui-même, me raconta-t-il, que son corps fût livré au démon à titre de purification. Aussitôt, par la permission de Dieu, ce qu’il avait imaginé dans son cœur se réalisa dans les faits.

112. Le démon vomit par sa bouche beaucoup de choses étonnantes. Durant ce temps aussi, le possédé, qui n’était guère instruit en théologie et ignorait à peu près les Saintes Écritures, proférait de sa bouche des sentences si profondes sur les Écritures saintes qu’on aurait pu les prendre à juste titre pour de célèbres paroles de saint Augustin. Il se montrait d’ailleurs extrêmement glorieux, sous la suggestion de l’orgueil, quand on prêtait l’oreille à ses discours.

113. Entre-temps, il m’en souvient, il me proposa un marché : je cesserais de prêcher, et lui cesserait de tenter aucun frère. Je répondis : « À Dieu ne plaise que je conclue un traité avec la mort ou que je fasse un pacte avec l’Enfer ! Tes tentations, quoi que tu en aies, profitent aux frères et les rendent plus forts pour vivre dans la grâce, car la vie de l’homme sur terre est une tentation continue. »

114. Il renouvelait fréquemment ses efforts pour semer dans nos cœurs quelques traces de sa malice, sous quelque manteau trompeur de paroles. Je le remarquai et lui dis : « Pourquoi réitères-tu si souvent tes fourberies ? Nous n’ignorons pas tes pensées. » Mais lui : « Je sais de quelle argile tu es fait. Ce que tu repousses et méprises quand on te l’offre une seule fois, tu finis par l’admettre, trompé par mon acharnement, avec joie et facilité. » Écoutez cela, soldats du Christ, qui n’avez pas à lutter contre la chair et le sang mais contre les princes et les puissances de ce monde de ténèbres, contre les esprits mauvais répandus dans les airs, et apprenez par le zèle incessant des ennemis eux-mêmes, à persévérer dans votre ardeur inverse et à éviter la lâcheté d’un esprit qui s’endort sur lui-même

115. Bien plus, durant ce temps, il tenait des discours en manière de prédication à ce point efficaces qu’il tirait des flots de larmes du cœur des auditeurs par l’accent, la piété et la profondeur de ses mots. En outre, le corps du possédé était parfois pénétré d’une étonnante manière d’odeurs très suaves, au-delà du pouvoir de l’industrie humaine. Il m’imposa une fois méchamment à moi-même ce genre de tentation, feignant d’être grièvement torturé par ces odeurs, comme si un ange les apportait du ciel ; tandis que c’était lui-même qui tendait ces sortes de pièges pour faire naître dans les autres une téméraire présomption de leur sainteté.

 

Le démon suscite des tentations d’odeur.

116. Finalement, une certaine fois où le démon avait durement affligé le frère en notre présence, il se mit à feindre un grand trouble et dit d’une voix grave : « Voici l’odeur, voici l’odeur, voici l’odeur ! »Peu après l’odeur suave se répandit sur le frère qui fit semblant par ses paroles de souffrir d’horreur et de mépris. « Sais-tu, me dit-il, pourquoi je suis rempli d’horreur ? Voici que l’ange de ce frère vient d’arriver et le console d’odeurs très suaves. Or en le consolant il m’inflige un tourment pesant. Mais voici que je tire pour toi de mon trésor des parfums d’une autre façon, dont j’ai coutume de gratifier mes visites. » Tout en parlant il remplit l’air de puanteurs soufrées, cherchant par cette succession d’odeurs à dissimuler la tromperie de la suavité précédente.

117. Après qu’il m’eut fait plusieurs coups de ce genre, je tombai dans de multiples doutes et perplexités. Je me méfiais de mes mérites, mais j’hésitais, incertain. J’étais environné dans chacun de mes déplacements par une étonnante senteur. C’est à peine si j’osais sortir les mains, craignant de perdre cette douceur dont jusqu’alors je n’avais jamais eu conscience. Si je portais un calice, comme il arrive qu’on le fasse pour transporter l’hostie du Corps du Seigneur, il me semblait qu’il sortait du calice lui-même une odeur si étonnamment suave que je pouvais être transfiguré tout entier par l’immensité d’une telle douceur.

118. Mais l’Esprit de vérité ne souffrit pas que durât trop longtemps la tromperie de l’esprit malin. Un certain jour où je me préparais à célébrer la messe en récitant avec quelque attention le psaume Judica Domine nocentes me, spécialement efficace pour chasser les tentations, j’en vins à ruminer en esprit le verset « tous mes os proclament, Seigneur : qui est semblable à toi ? » Sur ce, une telle immensité de douceur odoriférante se déversa sur moi qu’en vérité il me semblait que la moelle même de chacun de mes os en était arrosée. J’en fus stupéfait et, plus frappé que de coutume par cette singularité, j’adressai ma prière au Seigneur : si rien n’arrivait que par tromperies diaboliques, qu’il le révèle par sa grâce et ne permette que le puissant malmène injustement le pauvre, qui n’a qu’en Dieu son secours assuré. Dès que j’eus adressé ma prière au Seigneur je le raconte pour qu’il en ait la gloire je reçus dans l’esprit une telle lumière intérieure et une indication de vérité infuse si indubitable et si sûre que je n’hésitai plus désormais aucunement à reconnaître en tout cela les machinations du faussaire ennemi.

119. À partir du moment où j’eus révélé le secret d’iniquité et certifié la tentation diabolique du frère, nous cessâmes tous deux de répandre ces effluves d’odeur. Il se mit alors à proférer des méchancetés et des ordures, lui qui d’abord avait accoutumé de nous débiter des discours pleins de dévotion. Lorsque je lui dis : « Où sont maintenant tes beaux discours ? », il me répondit : « Puisque mon piège est maintenant découvert, c’est à découvert que j’entends désormais exercer ma malice. »

 

Institution du chant de l’antienne Salve Regina après complies.

120. Cette épreuve si cruelle du frère Bernard fut l’occasion qui nous poussa dans notre émotion à instituer à Bologne le chant de l’antienne Salve Regina après les complies. Le rite s’étendit de cette maison à toute la province de Lombardie ; finalement la pieuse et salutaire coutume s’affermit dans tout l’ordre. Que de personnes se sont laissé tirer des larmes par ces saintes laudes de la mère vénérable du Christ ! Que de gens parmi les chanteurs ou les auditeurs ont senti se purifier leurs affections, s’attendrir leur dureté, et monter dans leur cœur une ardeur d’amour religieuse ! Et ne croyons-nous pas que la mère du Rédempteur trouve ses délices en ces louanges, est charmée par nos éloges ? Un homme religieux et digne de foi m’a raconté qu’il a vu fréquemment en esprit la mère du Seigneur elle-même se prosterner en présence de son fils et l’implorer pour la conversation de l’ordre tout entier lorsque les frères chantaient : Eia ergo advocata nostra. Que la mémoire de ce trait anime désormais les frères qui le lisent à mieux louer la Vierge !

[... lacune ...]

 

Les années antérieures à la translation.

121. La bonté divine a coutume dans sa sagesse impénétrable de retarder parfois le bien, non pas pour l’effacer, mais pour que ce bien différé surgisse au bon moment avec plus d’abondance. Soit que Dieu donc ait pourvu au progrès de son Église, soit que la divergence des opinions [... lacune ...], certains d’entre eux suivaient sans prudence la voie de la simplicité : ils proclamaient qu’il suffisait à la mémoire immortelle de saint Dominique, serviteur du très haut Seigneur et fondateur de l’ordre appelé « des Prêcheurs », d’être connu de Dieu, et qu’il n’y avait pas à s’occuper de la faire parvenir à la connaissance des hommes. Une sorte de ténèbres, nous l’avons dit plus haut, avait couvert le cœur des frères, si bien qu’il ne s’en trouvait à peu près aucun pour correspondre par de dignes actions de grâce à la grâce de Dieu.

 

L’étouffement du culte.

122. Or un culte populaire s’était éveillé après la mort de l’homme de Dieu et beaucoup de gens accouraient que molestaient des maladies de tout genre. Ils restaient là jour et nuit et proclamaient qu’ils avaient pleinement obtenu le remède qui les avait guéris. Aussi apportaient-ils le témoignage de leur guérison en suspendant au tombeau du bienheureux des effigies de cire représentant des yeux, des mains, des pieds et de tous les autres membres, suivant la variété de leurs infirmités et les formes multiples du rétablissement obtenu dans leur corps ou leurs biens. Le saint déclarait avec évidence par ses miracles sur la terre la vie dont il jouissait au ciel. Mais la majorité jugeait qu’on ne devait pas enregistrer ces miracles pour ne pas se donner l’apparence de rechercher un gain sous le voile de la piété. Ils brisaient donc les ex voto qu’on apportait et les jetaient. Et c’est ainsi qu’en suivant leur opinion particulière, avec un zèle irréfléchi de sainteté, ils négligèrent le commun profit de l’Église et enterrèrent la gloire de Dieu. D’autres cependant pensaient d’autre façon, mais découragés d’avance, ils s’abstenaient de faire opposition par pusillanimité.

123. Voilà comment la gloire de notre bienheureux père demeura assoupie pendant presque douze ans, sans aucun culte de sa sainteté. Le trésor gisait caché, privé d’utilité, et l’on soustrayait les bienfaits de Celui qui distribue d’en haut les forces de miracle. La stricte justice n’exigeait-elle pas en effet qu’on soustraie la grâce à ceux qui s’efforçaient de la dérober la grâce et la gloire de Dieu ? Le grain ne produirait pas son fruit si tandis qu’il le formait on le foulait sans cesse aux pieds. La puissance de Dominique fructifiait fréquemment, mais l’incurie de ses fils l’étouffait. Celui qui est patient et très miséricordieux attendait avec patience ; mais puisque nulle parole, nul sentiment ne se souciait de l’honneur qu’on devait au saint de Dieu Dominique, le Seigneur fit naître une occasion pour réveiller la négligence des frères.

 

Projet de translation.

124. Le nombre croissant des frères à Bologne obligeait à agrandir la maison et l’église. Quand on eut les nouveaux bâtiments, on détruisit les anciens et le corps du serviteur de Dieu demeura en plein air. Quel homme raisonnable n’estimerait indigne qu’on laissât ce miroir de pureté, ce vase de chasteté, ce sanctuaire de virginité, cet organe du Saint-Esprit, à peine abrité par un méchant tombeau, lui qui de toute sa vie n’avait jamais chassé de la maison de son âme par le péché mortel ainsi le déclarèrent les douze prêtres qui assistaient à sa dernière confession le doux hôte de l’âme, l’Esprit-Saint ? Certains frères, revenus à eux-mêmes, agitaient entre eux le projet de le transporter dans un endroit plus convenable ; mais, même cela, ils n’osaient le faire sans la permission du pontife romain. Vraiment, on constate qu’en bien des cas c’est par l’humilité qu’on mérite l’exaltation. Frères et Fils de saint Dominique, ils pouvaient d’eux-mêmes ensevelir leur père ; mais en faisant appel à une autorité plus haute, ils y trouvèrent un grand avantage : il ne s’agit bientôt plus du simple transfert de leur glorieux père, mais d’une translation canonique.

125. Cela même on le négligea ; les transactions des frères pour commander un sarcophage décent traînaient entre-temps en longueur, pendant que d’autres se rendaient auprès du Souverain Pontife, le seigneur Grégoire, pour lui exposer l’affaire autrefois différée. Mais celui-ci, avec son grand zèle et sa grande foi, les reprit avec une extrême dureté de leur négligence à rendre à un tel père l’honneur qu’ils lui devaient. Il ajouta : « En lui j’ai connu un homme qui observait dans sa totalité la règle des apôtres, et je ne doute pas qu’il soit au ciel associé à leur gloire. » Et puisque de nombreux soucis l’empêchaient d’être présent en personne à ces fêtes, il écrivit à l’archevêque de Ravenne d’assister avec ses suffragants à cette translation si importante.

 

Multiplication des miracles.

126. Le Dieu tout-puissant qui voulait par l’autorité du pasteur universel de l’Église écarter les brumes de la négligence, lui-même ouvrit la main du haut du ciel et par le fracas des miracles tonna dans les hauteurs pour donner à entendre avec pleine évidence que toute la cour de la Jérusalem céleste exultait et se félicitait dans une allégresse sans mesure et déclarait aux habitants de la terre la gloire de son grand concitoyen. Car les saints, délivrés du germe de l’envie, embrassés dans le sein de l’amour divin, désirent que l’abondance de ses bénédictions soit communiquée à chacun. On commande aux aveugles de voir, aux boiteux de marcher, aux paralytiques de guérir, aux muets de parler, aux démons de fuir, aux fièvres de céder à la convalescence, aux diverses maladies de s’exiler au loin et l’on démontre clairement la sainteté de l’élu de Dieu Dominique. Nous avons vu Nicolas l’Anglais, depuis longtemps paralysé, marcher et sauter le jour de la solennité, le mal incurable du fic céder dès l’émission d’un voue, les tumeurs s’enfuir et beaucoup d’autres miracles lus et exposés le jour de la canonisation en présence du Souverain Pontife, des seigneurs cardinaux et de tous les assistants paraître avec une grande clarté. Il n’est pas étonnant qu’il ait pu opérer tout cela depuis qu’il règne auprès e Dieu, lui qui revêtu de son habit mortel récupéra intact au sortir du feu son livre sur la foi, pressentit la visite de la Vierge-mère au chevet d’un frère malade, repoussa la pluie par le signe du Seigneur, alluma par sa prière un cierge gisant dans la boue, arracha un novice à la surprenante brûlure que lui causait son habit, chassa le démon par la Croix, prédit à deux personnes la mort du corps et à deux celle de l’âme, rendit la vie à deux personnes à Rome, vit à sa mort le Christ qui l’appelait, se montra couronné à un chanoine son disciple, apparut dans une vision élevé sur des échelles de lumière par la Vierge Marie et par son fils en un trône de gloire. Les lettres de canonisation du seigneur pape Grégoire témoignent du grand nombre de signes miraculeux qu’il fit et des glorieux sommets qu’il atteignit par sa vie vertueuse.

 

La translation en 1233.

127. Voici donc le jour illustre où l’on célèbre la translation de l’éminent docteur. Voici le vénérable archevêque et la multitude des évêques et des prélats. Et voici les populations innombrables et dévotes des différents territoires. Voici encore les bataillons des Bolonais armés pour que nul ne leur arrache le corps très saint qui les patronne. Mais les frères sont anxieux, ils sont pâles et ils prient pleins d’inquiétude, tremblants de crainte là où rien n’est à craindre : ils ont peur que le corps de saint Dominique qui pendant tant de temps est resté exposé aux pluies et à la canicule, caché dans un méchant tombeau comme un homme au nombre des morts, ne grouille de vers qui le rongent et n’accable l’odorat des assistants par une horrible puanteur, obscurcissant ainsi la dévotion dont on entoure un si grand homme. Ne sachant donc que faire, il ne leur reste plus qu’à se recommander totalement à Dieu. Les pieux évêques s’approchent avec leur dévotion ; d’autres avec des outils. On enlève la dalle que scelle au sépulcre un ciment fort dur et l’on trouve au-dessous un cercueil de bois recouvert de terre ainsi l’évêque d’Ostie, aujourd’hui le vénérable pape Grégoire, avait-il inhumé le corps sacré sur le haut de laquelle apparaît un petit orifice.

128. Dès que la dalle est enlevée, une odeur merveilleuse commence à s’exhaler de l’orifice. Stupéfaits, les assistants se demandent ce qu’est cette fragrance. On donne l’ordre de retirer la planche qui ferme le cercueil et voici surpassés, nous dit-on, boutiques de parfums, paradis des arômes, jardins de roses, champs de lis et de violettes et la suavité de tout genre de fleurs. Naguère, à l’arrivée des chariots, Bologne s’emplissait de fétides odeurs : mais quand on ouvre la sépulture du glorieux Dominique, elle se purifie, joyeuse, par le parfum qui surpasse la suavité de toutes les odeurs. Les assistants sont stupéfaits et, terrifiés, tombent à terre ; puis se précipitent en avant et mêlent les pleurs et les signes de joie ; la crainte et l’espérance se dressent face à face dans la lice de l’âme et se livrent des combats merveilleux, devant la merveilleuse odeur dont on sent la suavité. Nous l’avons sentie nous aussi la douceur de cette odeur et nous témoignons de ce que nous avons vu et senti. Jamais en effet nous n’avons pu nous rassasier d’une douceur si grande, quoique notre zèle nous ait fait rester très longtemps près du corps du porteur sacré de la parole dominicale, près de saint Dominique. Cette douceur évacuait toute satiété, inspirait la dévotion, suscitait les miracles. Si l’on touchait le corps avec la main, la ceinture ou tout autre objet, cette odeur demeurait un temps prolongé.

129. Le corps fut apporté au monument de marbre pour être enseveli avec ses propres aromates. L’odeur merveilleuse s’exhalait du corps saint, démontrant clairement à tous à quel point il était une bonne odeur du Christ. L’archevêque célèbre la messe solennelle et le chœur entonne à l’introït : Accipite jucunditatem gloriæ vestræ, car c’est le troisième jour de la Pentecôte, et les frères reçoivent ce mot comme un chant qui descend du ciel. Les trompettes sonnent, le peuple nombreux dresse d’innombrables cierges, on fait de nobles processions et le Benedictus Jesus Christus résonne de toutes parts.

Ceci se passait à Bologne, le neuf des calendes de juin, en l’année du Seigneur 1233, sixième de l’indiction, tandis que Grégoire IX présidait sur le siège romain et que Frédéric II tenait le sceptre de l’Empire.

130. Quoique le nombre des miracles ne soit connu que de Dieu seul, j’en ai mis par écrit un petit nombre des plus authentiques, qui ont été lus le jour de la canonisation en présence du Souverain Pontife, des révérends cardinaux, de tout le clergé et du peuple entier.

Qui sommes-nous ? Des moines ? Non pas vraiment. « L’habit ne fait pas le moine. » En l’occurrence, cela s’applique !

Notre vie ressem­ble pourtant à celle des moines, c’est vrai : nous vivons en frères, avec une vie commu­nau­taire, parta­geant la table, mettant en com­mun nos biens. Louant ensemble, ou seuls, le Seigneur et lui confiant le monde qui vit et parfois souf­fre. Mais notre vie se passe aussi à l’exté­rieur car nous sortons du cou­vent (qui n’est donc pas un monas­tère). En effet, le monde nous appelle : nous sommes des prê­cheurs, et l’annon­ce de la parole de Dieu à nos contem­po­rains est la grande affai­re de notre vie.

 

À l’origi­ne, il y a le cœur débor­dant de saint Domini­que, inquiet de voir tant d’hommes et de femmes à l’écart de la Bonne Nouvel­le. S’en­tou­rant de frères, il ne tarde pas à les disper­ser aux quatre coins de la terre pour prê­cher à ceux qu’ils croise­ront sur leur chemin. Un cœur qui débor­de, telle est donc l’origi­ne de l’Ordre des prê­cheurs. Et depuis huit siècles, frères, sœurs et laïcs domini­cains s’atta­chent à rester fidèles à cette mis­sion si belle : Louer, bénir et prêcher.

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