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Aumônier des gens du voyage
Compagnon des SDF
Dans la lutte contre le Sida
Aumônier de prison
Du 28 au 60 : un même projet de solidarité
Aumônier d’hôpital

 

 

Aumônier des gens du voyage
par le frère Nicolas Tixier, o.p.

 

« Alors, c’est toi le nouveau rachaï ? » C’est la question que j’ai le plus entendue ces derniers mois… Un rachaï succède à un autre, et c’est presque une affaire de famille : le frère Laurent Balanche, aumônier des gens du voyage depuis quarante ans, qui me passe le témoin, est capucin, et ne manque jamais de rappeler aux voyageurs que nos pères Dominique et François se rencontrèrent il y a bien longtemps, comme de mentionner la mémoire de notre frère Gonzalve Chatard, aumônier des gens du voyage de Lyon après la guerre.

 

Me voici donc « nouveau rachaï », chaleureusement accueilli par les « voyageurs » – ainsi qu’ils aiment à s’appeler eux-mêmes – et par l’équipe de l’aumônerie. Ordonné prêtre récemment, « le jour de la Saint-Valentin ? C’était fait exprès ? », j’ai gagné le titre inédit de « petit rachaï » ou « rachaïou »… Un rachaï qui a tout à découvrir, faisant ses premiers pas de prêtre, ainsi que ses premiers pas chez les voyageurs (même si ma rencontre avec eux date de mon noviciat, doux souvenir d’une visite au frère Jean-François Bizot, alors rachaï à Forbach !) Et les gadjés  présents depuis longtemps à leurs côtés me disent qu’il faut du temps pour commencer à les comprendre un peu ! 

 

Rencontrer les voyageurs, c’est d’abord rencontrer des gens d’une extrême diversité : yéniches, sintis, manouches, roms, gitans catalans… Certains vivent en caravane, d’autres dans des bungalows ou des mobil-homes, d’autres encore ont fait le choix de la sédentarisation et habitent en maison ou en appartement. S’ils sont pour la plupart français depuis bien longtemps, ils demeurent attachés à la culture du voyage, à leurs coutumes. Une culture que notre société a parfois bien du mal à accepter, se montrant souvent réticente à accueillir ces hommes et ces femmes dignement.

 

En fait de voyage, l’aventure commence près du couvent ! Décines, Vaulx-en-Velin, Genas, Irigny, Meyzieu, Villeurbanne, Chassieu, Saint-Priest, Mions… Pas évident de se repérer dans ce Grand Lyon, où les voyageurs sont souvent bien cachés. Les retrouver prend parfois l’allure d’un jeu de piste, carte en main, pour trouver leur terrain et les rencontrer. Confidences, rires, moments de joie ou de gravité, discussions, silences, louange, chants… La vie à partager en somme, et c’est là sans doute l’essentiel.

 

« Rachaï, quand est-ce que tu passes nous voir ? » Le travail ne manque pas. Les projets non plus. Baptêmes à préparer en famille sur les terrains et à célébrer (en nombre !), le groupe de prière hebdomadaire à Bron, les grandes fêtes de l’année liturgique, le groupe de préparation aux sacrements pour les adultes, la catéchèse pour les enfants, des écoles de la foi, les week-ends pour les familles, ou pour les jeunes. Et puis des évènements attendus comme le pèlerinage de Notre-Dame des Gitans le 8 décembre (à Lyon, c’est quelque chose !).

 

Enfin, le voyage, la route, car c’est ce que j’ai hâte de découvrir avec eux. En mission itinérante avec les jeunes voyageurs cet été, ou au cours de quelques pèlerinages : Mont-Roland, les Saintes-Maries-de-la-Mer… C’est une joie que d’accompagner les voyageurs. Joie d’essayer d’être un humble pasteur gadjo à leurs côtés. Joie de partager un petit peu de leur vie. Joie de parler de Dieu avec eux. De les entendre m’en parler aussi, avec la foi profonde qui est la leur. C’est un beau lieu pour un prêcheur, appelé à se rappeler que saint Dominique, « l’homme aux semelles de vent », était lui-même un voyageur en son temps. Un ami de la famille donc : ces gens du voyage ne sont-ils pas les « fils du vent » ?

 

 

Compagnon des SDF
par le frère Pedro Meca, o.p.

 

Jusqu’à minuit, disait un rabbin du XIIe siècle, Dieu est un Dieu de justice. Après minuit, c’est un Dieu de miséricorde.

 

L’imprévu détermine souvent le cours d’une vie. Ainsi ma vie dominicaine a pris un chemin auquel je n’avais jamais pensé : devenir travailleur social.  Tout a commencé par la demande du frère André Lendger, avec qui j’avais vécu pendant mes études. Un jour, il m’a proposé de travailler avec lui dans une discothèque, « Le Cloître », dont il était directeur et l’abbé Pierre propriétaire. C’était un lieu fréquenté par des vendeurs et des consommateurs de drogue (dans les années 1970 elle faisait des ravages). Par amitié pour ce frère, j’ai dit oui. Dans ce lieu de rencontres régulières, comme barman, je pouvais écouter les personnes qui avaient besoin de parler, de se dire. Je pense avoir davantage « confessé » derrière ce comptoir que dans un confessionnal.

 

C’est toujours à partir des relations personnelles que les choses arrivent. J’y suis très attentif. Dans mon activité de travailleur social, la relation avec les personnes en difficulté est la base de tout. Sans le respect mutuel et la confiance réciproque, il est impossible de réussir quoi que ce soit. Dans la discothèque de 1977 à 1984, dans la rue de 1984 à 1992, à la Moquette de 1992 à 2005 et de nouveau à la rue après ma retraite en 2005, j’ai toujours privilégié la relation interpersonnelle. Je passe beaucoup de temps à être là dans les lieux où se trouvent les personnes à la rue, à être présent quand rien ne se passe, pour être présent quand il arrive quelque chose. Quand une demande particulière est émise, j’essaie d’y répondre, bien sûr. Mais la discussion prévaut toujours. Venir avec une couverture et un café, c’est bien. Mais cela répond-il aux besoins de la personne ? Je pense à un gars à qui j’avais trouvé une chambre et un travail. Six mois après son installation, il s’est pendu. Il m’a laissé un mot : « Pedro, je ne me suis jamais senti aussi seul. »

 

Quand l’Abbé Pierre a décidé de fermer le Cloître, j’ai décidé de continuer à être présent sur le quartier pour rester en contact avec les anciens clients qui se sont rabattus sur d’autres bars et boîtes de nuit. Mais, dans la rue, la nuit, il m’a fallu mettre en place un nouveau type de présence. Au bar, il y avait un espace bien délimité à couvrir ; dans la rue, l’espace c’est tout un quartier.  Dans le bar, il y avait un intermédiaire : la boisson à servir ; dans la rue, la relation s’établit directement, sans intermédiaire. Dans le bar, il y avait une ambiance à gérer ; dans la rue, il faut rentrer dans l’ambiance de tout le monde.

 

En 1984, la nuit à Paris, entre la fermeture et l’ouverture du métro, c’était  le vide, le désert social. Le moment où l’épuisement, la solitude, le danger guettent plus fortement les plus démunis. Comme les centres d’hébergement fermaient leurs portes avant 19 heures, c’était  le moment de galère le plus dur pour les S. D. F., les paumés, les clochards, les drogués, les noctambules suicidaires. Les difficultés pour trouver un refuge étaient bien plus grandes qu’aujourd’hui (même si aujourd’hui comme hier, on trouve encore dans la rue des hommes et des femmes fatigués, seuls).

 

Pendant un temps, j’ai travaillé bénévolement, mais jamais en solitaire. En effet, après la fermeture du Cloître, d’autres personnes ont aussi décidé de poursuivre l’action qui y était menée. C’est ainsi qu’est née l’association des Compagnons de la Nuit. Mais notre démarche nocturne, qui bouleversait le rythme habituel du travail social, a d’abord été incomprise (aujourd’hui encore, le travail social de nuit se limite souvent au « ramassage » des SDF et aux actions d’urgence). Au bout de deux ans, nous avons obtenu des subventions qui nous ont permis d’embaucher deux personnes : un autre éducateur et moi-même. Marqués par l’expérience du Cloître, lieu ouvert à tous, nous avons voulu ouvrir un local pour accueillir le monde de la nuit. Il a nous a fallu attendre huit ans pour pouvoir réaliser notre projet. En attendant, de 1984 à 1992, nous avons parcouru les coins et recoins du quartier pour assurer une présence dans les cafés, le métro, les quais de la Seine toute proche, les squats ou les chambres sous les toits. C’est en mai 1992 que nous avons pu ouvrir notre lieu d’accueil nocturne, la Moquette, pour répondre aux besoins qui se manifestent la nuit en menant une action suivie sur l’individu et sur le milieu.

 

La Moquette est un lieu d’échange et de création entre les personnes, où nous avons toujours eu le souci de mélanger SDF et ADF (avec domicile fixe) afin de créer une ouverture à l’ensemble de la société. Ce n’est donc pas un lieu pour dormir, mais un endroit pour être en relation. De ce fait, c’est un terrain de lutte contre les attitudes excluantes dont nous sommes tous porteurs, ADF comme SDF.

 

La nuit crée un espace de parole où tout peut être dit et tout peut être entendu. Le jour on exprime plus facilement ses besoins, la nuit permet d’entendre les gens en profondeur, entendre même ce qui n’arrive pas à être dit. Cela passe par un travail de présence qui est forcément long. Une présence physique. Être en silence, être à portée de l’autre permet d’écouter beaucoup mieux. La nuit permet aussi un travail de relation à long terme, à un autre rythme, sans se presser. On peut accompagner quelqu’un pendant des heures dans l’attente que les portes des bureaux soient ouvertes au matin. On a le temps de parler d’autres choses que des besoins immédiats, des choses de la vie : ce qu’on aime ou qu’on déteste, ce dont on a rêvé un jour ou ce dont on rêve  encore aujourd’hui, malgré la situation présente. Parfois, on peut même se sentir très proche tout en gardant le silence, assis à côté l’un de l’autre.

 

Pour vaincre l’exclusion, on pense d’abord aux besoins matériels des personnes à la rue,  que ce soit le logement, le travail ou la santé, mais leur quête la plus fondamentale est d’être reliés à d’autres. Un homme ne peut se refaire que lorsqu’il se sent attendu, lorsqu’il est de nouveau quelqu’un pour d’autres. Il ne s’agit pas seulement de manques à combler mais de potentialités à révéler. Il faut donner l’occasion à cet autre de donner. Et, privilégier ainsi la relation, dans la lutte contre l’exclusion, c’est s’engager soi-même sur le front de la guerre contre la misère.

 

En prenant ma retraite en 2005 j’ai décidé de ne plus participer au travail quotidien que les travailleurs sociaux réalisent à la Moquette. Je suis retourné à la rue où je continue de faire de nouvelles connaissances. Étant plus disponible, je peux aussi accepter d’autres activités : animation de journées et formation des salariés et des bénévoles aux service des personnes en difficulté, et d’autres demandes plus « classiquement » liées à ma vocation de frère prêcheur : prédications, célébrations eucharistiques, mariages, baptêmes, enterrements, etc. Mais quelle que soit mon activité, ce que je dis, ce que je fais est toujours relié à mon travail auprès des personnes à la rue, auprès des pauvres et des petits de ce monde. Car c’est à eux qu’appartient le Royaume.

 

 

Dans la lutte contre le Sida
par le frère Pierre Bolet, o.p.

 

C’est au soir des obsèques de Christian, vingt-deux ans, en mars 1990 que s’est éveillé en moi le rêve de Cordia, face à la tourmente du Sida, affectant particulièrement le monde du spectacle dont j’assurais, alors, l’aumônerie nationale. Les comportements-réflexes de peur, d’exclusion, de condamnation à l’égard des personnes touchées par le VIH, la déficience d’un accompagnement sanitaire et social peu préparé à la prise en charge de cette nouvelle pathologie, s’accompagnaient alors d’une stigmatisation dramatique de la personne malade.  Le Sida révélait publiquement une conduite jugée honteuse et relevant de la réprobation divine.

 

C’est dans ce contexte que j’ai révé de l’ouverture d’une maison d’accueil, de soins et de convivialité, permettant une fin de vie plus humaine à l’époque où la pandémie du Sida vouait le malade à une mort précoce et bien souvent à la privation des solidarités les plus fondamentales.

 

Après plusieurs et longues étapes auprès des services administratifs concernés, l’association Cordia ouvrait sa première résidence à Paris, il y a maintenant un peu plus de dix ans. Depuis, de nouvelles implantations ont été réalisées à Paris, à Poitiers et à Tours. Deux autres implantations devraient voir le jour très prochainement. Des résidents aux origines géographiques diverses : métropole, DOM-TOM, Maghreb, Afrique subsaharienne, Asie, Amérique du Sud ainsi que  plusieurs pays d’Europe y sont accueillis par une équipe de professionnel(le)s : directeurs, médecins, infirmières, éducateurs, assistantes sociales, psychologues, auxiliaires de vie  accompagnés de bénévoles. Ceci de façon à répondre au mieux aux objectifs de Cordia, nécessairement reconfigurés depuis l’arrivée de la tri-thérapie, ouvrant désormais un avenir pour le malade du VIH, moyennant un accompagnement psycho-social adapté à chacun, une observance stricte de la thérapie et la préparation au retour à une vie sociale normalisée.

 

Il y a trois éléments fondamentaux constitutifs de l’éthique de Cordia : la relation au malade, le caractère non-confessionnel de Cordia, le travail en équipe.

 

La relation au malade apparaît bien comme essentielle. Celui-ci n’est pas seulement affecté dans son corps, mais il vit aussi une angoisse nourrie par les différentes ruptures d’identité que lui impose son statut de malade. C’est pour lui la découverte d’une vulnérabilité, d’une fragilité, face auxquelles il se sent démuni. Cette déstabilisation génère un sentiment d’isolement et même de solitude, qui entraîne parfois des réactions de repli, d’effondrement, de révolte, de désespoir et de profonde détresse.Il s’agit donc d’abord, pour chacun des accompagnateurs, de repérer, d’écouter, d’entendre le dit et le non-dit de l’angoisse. Dans une relation « d’être avec », il s’agit d’essayer de se mettre sur la même longueur d’onde pour aider le malade à affronter son angoisse, à en alléger le poids.

 

À plusieurs reprises, d’aucuns m’ont exprimé leur questionnement quant au caractère non confessionnel de Cordia. Mon option en cela a été déterminée par le souci d’être accueillant envers tous, au-delà des appartenances religieuses qui parfois s’avèrent être source de conflit. Les origines géographiques et culturelles très diversifiées des résidents ne permettent pas, selon moi, de privilégier quelque confession que ce soit. Suis-je pour autant un frère dominicain non confessant ? J’espère pouvoir répondre par la négative. L’Évangile révèle que Jésus n’a jamais cessé de tendre la main aux plus petits, aux exclus. Toute forme de ségrégation ne porte- t-elle pas atteinte à la reconnaissance du frère et pourrait-elle jamais être compatible avec une éthique qui se veut chrétienne, en dépit d’un discours confessant très limité ? 

 

En œuvrant pour que le Sida soit considéré comme une maladie qui mérite les mêmes soins et la même compassion que toute autre maladie, en menant une action d’éducation sexuelle et affective dans l’accompagnement, j’ose espérer concourir à une découverte de « la valeur spirituelle et évangélique de l’Amour qui se donne comme sens fondamental de l’existence ».

 

Une façon, parmi d’autres, d’approfondir la réflexion des chrétiens au bénéfice du rôle respectif des autorités ecclésiales, de l’institution sanitaire et  des pouvoirs publics. La solidarité évangélique appelle assurément à une collaboration de toutes les forces disponibles. Comme l’écrit notre frère le cardinal Schönborn : « Une humilité renouvelée s’impose à cause du potentiel quasi-eschatologique de nos capacités techniques. »

 

À noter enfin que la bonne marche de l’entreprise Cordia est le résultat d’un authentique travail d’équipe  permettant une heureuse mise en commun des synergies, dans un climat de franche amitié  et un souci affirmé de la compétence professionnelle.


Une petite fleur, Cordia, a grandi au fil du temps et continue de s’épanouir dans le désert des souffrances de la pandémie du V.I.H. pour que le sourire de la vie renaisse sur les visages.

 

 

Aumônier de prison
par le frère Patrick-Dominique Linck, o.p.

 

Un détenu écrivait au sujet des aumôniers de prison : « Vous êtes les infirmiers du cœur et de l’âme. »

 

15 n’est pas mon chiffre fétiche pour jouer au loto. C’est le nombre de portes que je dois franchir avant de pouvoir commencer mon ministère. Je suis en effet l’aumônier prêtre du centre pénitentiaire de Nancy-Maxéville. Ce centre, inauguré en juin dernier est composé d’une maison d’arrêt hommes prévenus (MAP), d’une maison d’arrêt hommes condamnés (MAC), d’un centre de détention hommes (CD) ainsi que d’un quartier femmes (MAF).

 

J’ai fait mes premiers pas en détention il y a maintenant trois ans à la maison d’arrêt de Strasbourg. À Nancy depuis septembre dernier j’ai dû m’habituer à une prison d’un nouveau type, telles qu’elles sont construites actuellement : plus propres, plus grises et aseptisées, plus sécuritaires et moins humaines. Le centre pénitentiaire de Nancy a une capacité d’accueil de 690 détenus. Ils sont actuellement environ 640. L’aumônier prêtre ne travaille plus seul. J’ai la chance d’avoir une équipe d’aumôniers laïcs et d’auxiliaires qui visitent aussi les détenus et participent parfois à la messe du dimanche avec moi.

 

On me demande souvent, d’un air un peu compassé, si ce ministère n’est pas trop dur, si je n’ai pas peur lorsque je rencontre toutes ces personnes qui ont volé, violé, tué ; tous ces toxicomanes ou alcooliques. Ou bien encore si je suis bien reçu par les personnes détenues. Certains encore pensent que j’ai « bien du mérite » à visiter toutes ces personnes incarcérées. Moi je ne trouve pas car j’éprouve beaucoup de joie à rencontrer ces hommes et ces femmes. Ne croyez pas que je sois masochiste, je n’aime pas ces murs gris en béton, ces miradors, ces lourdes portes, ces grilles et barbelés, les musiques, la télévision, les cris et tout ce climat de violence qui peut parfois y régner. Non, ce que j’aime en ce lieu ce sont les hommes et les femmes que j’y rencontre.

 

Lorsque je rentre en contact de ces personnes je ne leur demande pas ce qu’elles ont fait. Je me présente, leur serre la main en les appelant Monsieur ou Madame, puis en demandant leur nom et leur prénom et en leur donnant le mien. Lorsque je rentre chez eux, je frappe avec les clefs sur le montant de la porte pour leur demander si je peux rentrer. Cela vous semble peut être banal mais cela ne l’est pas dans un univers où on pénètre chez vous sans crier gare où tout le monde sait ce que vous avez fait, où vous présentez votre carte et votre numéro d’écrou et où normalement personne, parmi ceux qui ne sont pas incarcérés, ne vous serre la main.

 

En prison comme ailleurs, les gens ne se ressemblent pas, chaque personne est unique et la relation que nous tissons avec elle l’est aussi. Il est donc difficile de dire comment sont les relations avec les détenus, ce sont des hommes et des femmes qui ont, comme toutes les personnes, leurs bons et leurs mauvais côtés. Ce ne sont ni des anges ni des démons, ce sont des hommes. La différence peut-être, c’est qu’en prison il est plus difficile de se cacher et plus difficile de se cacher à soi-même ses faiblesses. Lorsqu’on est en prison, on sait ce qu’on a fait et on peut réfléchir sur sa propre vie, même si le déni est encore possible. Parler de l’homme en prison, parler de Dieu en prison, c’est à mon sens plus facile qu’à l’extérieur. En fait, je suis témoin que nombreux sont ceux qui, ayant oublié Dieu au dehors, le retrouvent au-dedans. Dieu se fait proche du petit et du pauvre, il se fait proche du prisonnier aussi, même s’il a, comme on l’entend dire « mérité » sa peine. Ne soyez pas étonnés mais on prie en détention, on lit la Bible spécialement les psaumes, on cherche Dieu et il se laisse trouver ! Je n’ai jamais autant parlé de Dieu que depuis que je suis en prison !

 

Une fois alors que je m’apprêtais à quitter un détenu,  je le salue et au moment de sortir de sa cellule il me lance : « Alors on ne prie pas ensemble ? » Cela remet les choses à leur place. Une fois hors des murs de la détention je n’oublie pas ceux que j’ai rencontrés, ils peuplent ma prière et mes pensées. Mon but, si je devais le définir, serait de démontrer que la prison peut être un lieu de résurrection, un lieu de libération, un lieu d’où Dieu n’est pas absent et, je le sais, Il y est bien présent et y œuvre dans le cœur de tous ceux qui lui ouvrent la porte. C’est la seule porte que ces hommes et ces femmes puissent encore ouvrir : celle de leur cœur !

 

 

Du 28 au 60 : un même projet de solidarité
par le frère Michel Froidure, o.p.

 

Que peut-on faire quand on a découvert que les lendemains qui nous attendent ne chantent pas ? La « communauté du 28 » est née de cette interrogation : que faire ? Pour ne pas s’interroger en l’air, nous avons choisi d’aller vivre l’Évangile au cœur d’un quartier pauvre, Moulins, à Lille, dans le Nord. Avant nous, ATD-Quart Monde y avait installé sa permanence. C’était un choix, un choix qui n’a d’ailleurs rien d’original, puisque saint Paul l’avait formulé depuis longtemps : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi… » (1 Co 1, 27). Encore fallait-il le traduire en actes…

 

S’installer, en régime dominicain, cela veut dire créer une communauté, ne serait-ce qu’à deux ou trois, (pour finir à quatre). L’expérience a montré que c’était viable : ça dure depuis trente ans ! Pour être conforme à l’Évangile, autant que faire se peut, cela veut dire commencer par tenir sa porte ouverte au monde des « petits » qui nous entourent. Quand Philippe est devenu aumônier de la prison de Loos, ce sont les familles des détenus, puis les détenus en fin de peine qui n’ont eu aucun mal à trouver le chemin du 28. Puis les mal-logés, les expulsés, les femmes battues, les licenciés, les alcooliques au bord du gouffre… Pas besoin de « faire la visite des familles » pour « établir le contact », les difficultés de la vie de nos proches se sont très rapidement imposées à nous. Encore fallait-il apprendre à nous situer en vérité face à ces difficultés : tous avaient des problèmes d’argent, mais surtout ne pas « faire la charité » ! Tous avaient des raisons de se plaindre de tout, de la société, du patron, du mari… mais surtout ne pas se laisser prendre aux pièges de la pitié ! Beaucoup étaient tentés d’en rajouter dans le récit de leurs malheurs, mais surtout ne pas se laisser manipuler par des récits un peu trop éloignés de la réalité : le Diable est dans le mensonge !

 

Ce sont d’abord les travailleurs sociaux qui nous ont appris à écouter : écouter avec le cœur, mais avec l’intelligence du cœur ! Apprendre la tendresse avec des personnes cassées par le malheur mais sans compromission avec les alibis de l’alcool, de la drogue, du vol, du mensonge, en commençant par le mensonge à soi-même ! Un difficile apprentissage, à la prison comme à la maison…

 

Mais il ne suffit pas de comprendre, de regarder avec amitié, il faut aussi « se mouiller », passer aux actes, accompagner à la police, au tribunal, à la préfecture, aux HLM, bref, se lier à des personnes dans des aventures dont on ne sait pas très bien où elles nous mènent. Cela s’appelle la solidarité, puis, avec le temps, la fidélité. Ces deux mots, associés à la tendresse, définissent l’Alliance dans la Bible (Os 2, 21) : nos repères étaient bons ! « Soyez vainqueurs du mal par le bien » (Rm 12, 21) : oui, mais ce combat quotidien est souvent un peu rude, il faut tenir le coup, garder le moral, ne pas se laisser prendre aux pièges de l’angoisse, ne pas sous estimer les pouvoirs de l’alcool ou de la drogue, puis éprouver, un jour ou l’autre, la tentation de tout laisser tomber : « J’en ai marre ! ».

 

C’est là que la vie religieuse est d’un puissant secours. Il y a l’expérience du Dieu des psaumes qui écoute sans se lasser, qui laisse s’exprimer la colère, l’angoisse, l’envie de tuer ! et qui ouvre ainsi la voie à l’apaisement que procure la certitude d’être écouté et compris : « mon refuge », « ma forteresse » !

 

C’est l’expérience de la vie commune dans une petite communauté où il est toujours possible de se faire entendre, dans une certaine discrétion. C’est aussi la sécurité que donne le soutien inconditionnel de l’Ordre : on est sûr de ne pas être lâché. Il faut y ajouter l’étude : au 28, on lit beaucoup, pour comprendre, pour ne pas s’enfermer dans le local, le quotidien, pour rester ouvert à une mondialisation que nous touchons du doigt en voyant débarquer des sans papiers du bout du monde.

 

Au bout d’une vingtaine d’années de présence silencieuse, de présence têtue à la prison, de présence têtue au travail chaque matin (Michel et Jean-Pierre étaient prêtres-ouvriers), nous avons vu se former une petite communauté chrétienne, soixante à la  messe chaque mercredi, une bonne centaine de personnes au total : des familles du quart-monde, des handicapés, et toutes sortes d’amis, de l’infirmière à l’agrégée, du commissaire de police au psychologue, du SDF à la femme au foyer… Une seule règle, énoncée par un des plus exclus : « ce que j’aime ici, c’est l’égalité ».  Égalité d’abord dans le droit à la parole : c’est sans doute ce qui fait l’originalité de la messe du 28, la parole donnée à tous, dans l’écoute de la Parole de Dieu et le partage organisé de cette parole. C’est cette parole qui « construit » la communauté. Elle est fragile, parfois incertaine, mais elle a un fondement solide : le Christ et son évangile. Et puis, c’est une communauté heureuse, heureuse du bonheur de l’Évangile. 

 

La maison s'appelle maintenant "maison du 60" car, elle a déménagé 60 rue de Condé à Lille. Mais elle garde le même projet d'une communauté construite sur la parole.

 

 

Aumônier d’hôpital
par le frère Jocelyn Dorvault, o.p.

 

Pendant quatre années j’ai été aumônier au CHU de Clermont-Ferrand, au service des personnes malades, de leurs familles et du personnel soignant. Embauché à plein temps, j’y ai passé l’essentiel de mes journées. Il arrivait que je sois aussi appelé en soirée, la nuit ou le week-end, puisque le service de l’aumônerie, comme tous les services de l’hôpital, assure une « permanence de soin ». Je partageais ces astreintes avec un autre prêtre et l’ensemble des équipes d’aumônerie du secteur (quatre hôpitaux). C’etait donc un travail d’équipe.

 

Quand j’ai accepté cette mission, à la demande du diocèse, je ne savais pas si j’allais être capable de l’assumer. Fréquenter régulièrement la maladie, avec son lot d’angoisses, avoir sous les yeux les corps blessés et tordus, parfois des corps sans vie, accompagner des familles en quête d’espérance, ou désemparées, n’est pas sans conséquence sur la perception qu’on a du monde et de soi-même. Le constat d’une humanité extrêmement fragile, contrairement à ce que la société nous fait croire. Non vraiment, l’hôpital n’est pas un lieu de mission comme les autres : ça sent mauvais, tout est souvent urgent, c’est bruyant, on y rencontre beaucoup de solitude, et, malgré les efforts des soignants pour humaniser ce lieu de technique et de gestion, il y fait toujours un peu froid.

 

Mais il faut croire qu’il y a des grâces particulières attachées à ce service, comme celle de pouvoir rencontrer des personnes sans les réduire à leur maladie et à leurs souffrances, comme celle de pouvoir sourire et même rire avec la famille au chevet d’un mourant, comme celle de se laisser entraîner sur les chemins chaque fois nouveaux de chaque nouvelle rencontre. Ma mission tenait beaucoup aux personnes qui m’accueillaient dans leur chambre, et je veux croire qu’en chacune, Celui qui m’accueillait, c’était le Christ lui-même.

 

Souvent, les jeunes infirmières et les internes se demandent ce que peut faire un aumônier auprès des personnes qui font appel à ses services. Elles imaginent sans doute quelque invocation secrète et des rites magiques. Je leur répondais souvent que je ne fais pas grand-chose : frapper à la porte, attendre qu’on m’invite à entrer, me présenter, puis m’asseoir près de la personne (ou me tenir debout, c’est selon) et écouter.

 

Mon travail etait d’abord un travail d’écoute. Je parle de travail car l’écoute demande une vraie implication et une grande énergie. L’attention, l’ajustement de soi aux attentes de l’autre (Veut-il parler ? Que veut-il dire ? etc…) demande une concentration particulière. Dans le contexte de la maladie en particulier, comme expérience de bouleversement et de précarité, la relation n’est jamais acquise et il s’agit chaque fois d’être bien présent à l’autre, là où il se trouve et non là où j’aimerais l’amener. Il faut arriver à le suivre.

 

La rencontre n’est d’ailleurs pas toujours paisible. En tant que prêtre, j’au souvent dû rendre des comptes. Pourquoi Dieu nous a-t-il abandonnés ? Qu’est-ce qu’il fiche, votre Bon Dieu ? ça sert à quoi tout ça ? Quel est le sens de ma souffrance ? Ou même « Qu’est-ce qu’Il attend pour venir me chercher ? » Pas toujours facile de répondre.

 

Il m’arrivait d’être là auprès des malades ou de leur famille pour « simplement » leur permettre d’exprimer leurs angoisses, leurs colères, leurs frustrations, tout ce que le personnel médical n’a pas le temps d’entendre. Parfois il faut que ça explose. Alors j’étais là pour accueillir, j’encaissais. J’essayais d’être une oreille qui ne se dérobe pas. Je savais que c’était un passage nécessaire pour pouvoir aller plus loin.

 

Aller plus loin c’est-à-dire assumer la deuxième partie de ma mission : la prédication. Mais prêcher quoi ? Rappeler quelques fondamentaux de la foi : l’espérance en la résurrection, la vie plus forte que la mort, le pardon et la miséricorde. Mais il ne m’a pas toujours été possible de partager une foi qui m’habite pourtant profondément. Au cœur de la souffrance, de l’angoisse, de la solitude, ces paroles était souvent inaudibles par les personnes que je visitais. Avant de semer, il faut labourer, c’est-à-dire épierrer faire sortir tout ce qui blesse, tout ce qui empêche, relire l’instant comme on retourne une terre, aérer, mettre de l’air, sans se presser.

 

Ce que j’annonçais ? C’était en premier lieu la présence de Dieu à leurs côtés. Par la fidélité des visites, par le temps donné sans urgence, par la prière partagée, mes collaboratrices et moi-même, nous voulions témoigner que « Dieu est là ». Notre première mission, auprès de celles et ceux qui traversent l’épreuve de la maladie, c’est d’être, comme un phare au milieu de la mer agitée, le sourire de Dieu.

 

Comme prêtre, j’étais évidemment assez souvent sollicité pour des sacrements : réconciliation et surtout onction des malades. Je célèbrais une centaine d’onctions par an. C’est chaque fois un moment que je vivais comme un privilège. Ni un rite magique de guérison, ni cette fameuse « extrême onction » que le 19e siècle nous a léguée, mais un geste solennel par lequel Dieu réaffirme son engagement auprès de la personne.

 

Et j’aimais à témoigner de cette dignité irréductible offerte par pure grâce à ceux-là même que, pourtant, tout semble accabler. J’en ai gardé ce goût de rappeler à tous ceux que je rencontre, que même dans une vie bouleversée, ils restent le visage de Celui qui a choisi notre humanité, fragile et courageuse, pour se manifester au monde.

Ce que nous faisons ? Il est plus simple de dire d’abord ce que nous ne faisons pas. Nous ne faisons pas de business. Nous ne faisons pas carrière non plus. Notre truc à nous, c’est la prédication.

Mais, est-ce que prê­cher c’est faire quel­que chose ? Ou bien ne serait-ce pas seu­le­ment « par­ler » et, pour tout dire, « par­ler dans le dé­sert » : à des égli­ses vides, à un monde trop bru­yant. On par­le et person­ne n’écoute… 

 

Non ! Pour nous, prê­cher, c’est agir. Prêcher, c’est d’abord cher­cher, pour mieux com­pren­dre ce qui se joue dans notre monde. Puis, prê­cher, c’est ren­con­trer les hom­mes d’aujourd’hui : les jeunes ou les vieux, les biens por­tants ou les mala­des, dans l’Église et hors de l’Église… Prê­cher, c’est enfin ai­mer les pau­vres, et le pau­vre en cha­cun. Alors oui, prê­cher c’est, bien sûr, pronon­cer des paro­les, mais pas de ces paro­les qui ne font que « dire ». Nos paro­les, comme des sacre­ments, doi­vent agir, ou­vrir des che­mins de vie, don­ner à voir le Ciel quand l’hori­zon sem­ble bou­ché. Et si nous « fai­sons » tout cela pour d’au­tres, c’est aussi parce qu’à chaque rencontre il nous est donné de ren­con­trer Dieu.

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