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Le frère Hyacinthe Besson : un saint peintre !

Enfance et jeunesse

Jean Baptiste est né et a été baptisé le 10 mars 1816 à Rans dans le Jura. Fils naturel d’un père inconnu et d’Anne Charlotte, Désirée, Besson, âgée de trente ans. Il est difficile, à travers des récits quasiment légendaires, de préciser son milieu d’origine. Petit, il dut rester quelques années avec sa mère chez son aïeul maternel, propriétaire terrien aisé qui semble avoir été ruiné par un parent indélicat. Anne Charlotte et son fils appartiennent dorénavant à la classe des indigents. Pour échapper à la misère, elle prend son fils, quitte le village qui la montre du doigt, et part pour Besançon. Elle trouve dans un hôtel un emploi de femme de chambre. Sa « mauvaise réputation » vint sûrement l’y rejoindre. Elle fuit, à pied, à Paris. En route, elle est tentée de se jeter d’un pont, « mais tout à coup l’image de son fils se présente vivement à sa pensée et elle s’enfuit en faisant le signe de la Croix. » Après quinze jours de marche elle arrive à Paris.

 

Placée chez une vieille Américaine, rue des Trois-Frères, à mi-côte de la butte de Montmartre, elle découvre, du haut de sa mansarde, la misère de Paris plus horrible encore que celle qu’elle avait fuie. Son fils est son témoin. Plus tard, dans une lettre qu’il lui adresse, il se souvient de cette époque : « Ces nuits d’hiver si longues et si dures que tu passais veillant à mes côtés dans une pauvre mansarde, n’ayant qu’un peu de braise pour nous réchauffer. Tu souffrais tout alors avec joie. Ô ma pauvre mère, quand je me souviens comment tu te dépouillais, toute transie de froid, accablée par la fatigue, du peu d’habits que tu avais, pour m’en couvrir, mon cœur se serre de tendresse et voudrait pouvoir te rendre, hélas ! tout ce qu’il te doit. Tu étais seule, et cependant ta confiance inébranlable en la sainte providence t’élevait au dessus du malheur, et te donnait un courage qui savait triompher des plus dures et des plus décourageantes adversités. » La vieille Américaine meurt vers 1828 léguant à sa femme de chambre un petit commencement de fortune qui lui permet un premier pas vers une existence moins misérable. Ils quittent le haut de la Butte et madame Besson se met au service de l’abbé Leclair, curé de Notre-Dame de Lorette. Ce prêtre, octogénaire, recevait des aumônes importantes et chargeait Mme Besson d’être son intermédiaire pour distribuer aux indigents ce qui lui était donné.

 

À l’école de Buchez

Madame Besson inscrit son fils dans une pension non loin de la paroisse. Il semble qu’il y fut un peu garnement, mais il eut la chance d’avoir pour professeur Roux Lavergne, ami de Buchez, avec qui il écrit Histoire parlementaire de la Révolution française. Le maître découvre rapidement les dons artistiques de son jeune élève. Il lui ouvre aussi l’esprit à la philosophie et l’introduit à l’école de Buchez, « la plus chrétienne des écoles socialistes ». Buchez appartient à la première génération des socialistes chrétiens. Politiquement ces hommes « n’appartiennent ni au parti conservateur, comme Alban de Villeneuve Bargemont, ni à l’aile modérée des démocrates, comme Charles de Coux ou Frédéric Ozanam. Mais ils sont tous des républicains avancés. Catholiques convaincus, croyant à la divinité du Christ et à tous les dogmes de l’Église, ils n’hésitent pas le cas échéant, à critiquer, en termes parfois violents, les évêques et le pape. Assez peu influencés par les économistes, ils ont tous puisé directement ou indirectement dans l’œuvre des grands initiateurs du socialisme, Saint Simon et Fourier. »

 

À l’école de Buchez, Besson rencontra de nombreux artistes. « Les réunions de la rue Chabanais le mirent en relation avec des artistes d’avenir qui rêvaient aussi de la restauration de l’art et voulaient le retirer des débauches du sensualisme, pour en faire un apôtre de la morale dans la société. C’était Bion, sculpteur distingué, lauréat de l’École des Beaux-Arts, qui devait rendre à nos églises restaurées la vraie sculpture chrétienne ; c’était Jean Duseigneur, qui unissait l’amour du moyen âge à la science académique et qui devait populariser son nom par un Chemin de Croix monumental ; Steinheil qui devait faire tant d’images pieuses et de cartons de vitraux ; Boileau, qui d’habile menuisier devait devenir architecte et tenter pour les églises des combinaisons nouvelles. Mais son ami le plus remarquable fut Piel qui devait être un jour son frère dans le cloître. »

 

À l’école de Souchon

Roux Lavergne confia son élève à un professeur de dessin, François Souchon. Au début de l’année 1833, Besson qui n’avait alors que dix-sept ans, put travailler avec son maître au portrait de l’abbé Leclair. Ce tableau figura au Salon de la même année. Il est aujourd’hui perdu. Le 17 mars 1833, le bon prêtre meurt en laissant un legs fort généreux qui rendait la liberté à la mère et au fils. Ils s’établirent d’abord rue de la Monnaie, puis rue Gît-le-Coeur. Vers la fin du mois de juin 1833, Souchon invite son élève à l’accompagner en Italie. Une occasion se présentait : « Lacopie du jugement dernier de Michel Ange avait été commandée par le gouvernement à Sigalon qui proposa à son ami Souchon de l’aider dans ce grand travail. » Sigalon, Souchon, Jean Baptiste et sa mère, et un autre peintre, Numa Boicouran, partirent pour Rome. Ils passèrent par le Simplon, visitèrent Assise et arrivèrent en un mois à Rome. La visite d’Assise fut pour Le jeune Besson l’épisode le plus important du voyage. « Il eut sous les voûtes de son église (la basilique Saint François) une révélation de la fraternité, autre que celle de l’école de Buchez, et il comprit la vraie manière de la pratiquer. » Tous les dessins que fit Besson pendant ce voyage ont été dispersés.

 

Le séjour à Rome fut de courte durée. « Besson rapporta de ce premier voyage une chose excellente, la perception très claire de tout ce qui lui manquait. Il vit et comprit la grande nature, et devina tout ce qu’il y a de relatif dans les conditions créées par l’atelier ; il s’enivra de la lumière vraie et n’eut plus qu’une estime diminuée pour la lumière factice qu’on y trouve. Il comprit aussi ce qui lui manquait encore comme science du dessin. » Souchon conseilla à son élève d’aller prendre des leçons chez Paul Delaroche. Besson ne s’est pas inscrit à l’École des Beaux-Arts. Delaroche ne dut lui donner que quelques conseils et l’encouragea à copier les chefs d’œuvre du Louvre. Sa meilleure copie serait « celle de l’Ensevelissement, du Titien, qu’il donna à Monsieur l’abbé Desgenettes. Elle orna longtemps la sacristie de Notre Darne des Victoires. » La rencontre avec l’abbé Desgenettes marqua le début de sa conversion.

 

Conversion

« Ce fut vers le mois de mai de l’année 1837, que les deux amis (Besson et Piel) firent la démarche décisive et s’adressèrent à M. le Curé de Notre-Dame-des-Victoires, l’abbé Desgenettes, auquel ils amenèrent bientôt plusieurs de leurs amis. » On ne sait rien de précis de cette rencontre. Cependant cette démarche marque un nouveau point de départ dans la vie de Besson.

En s’adressant au prêtre, représentant du nouveau Maître qu’il choisit désormais de suivre, Besson découvre la vraie liberté, celle qui se révèle lorsqu’on se dessaisit de toutes certitudes.

 

Nouveau départ pour l’Italie

« La lumière nouvelle qui éclairait l’âme de l’artiste, lui fit bientôt désirer une autre vie que celle qu’il menait. […] Il avait reçu de son maître ce qu’il pouvait en recevoir ; il dessinait assez correctement pour continuer seul de sérieuses études. […] Il lui fut facile de décider sa mère à quitter encore la France ; nul pays ne lui était étranger, dès qu’elle y était avec son fils. » Il repart pour l’Italie en juillet 1838. Il ne revint en France qu’en juillet 1845, prêtre, vêtu de l’habit de Dominique. Dans une lettre adressée à Souchon, le 8 août 1838, Besson donne le récit de son voyage et de ses premières journées à Rome : « Je profite du premier moment de liberté pour vous donner de nos nouvelles. Nous sommes heureusement arrivés au terme de notre voyage, après une fatigue beaucoup moins grande que nous l’aurions cru d’abord. Au lieu de passer par Lyon, […] la combinaison des voyageurs a voulu que nous fassions une seconde fois la route du Simplon. Je n’ai pas eu à me plaindre de ce nouvel arrangement car c’est avec un plaisir bien grand que j’ai revu toutes les belles choses que nous avions vues ensemble et tant d’autres nouvelles, non moins admirables, dont je nesoupçonnais pas même l’existence.

 

Parmi ces dernières, je vous citerai les peintures du Corrège qui décorent le riche musée de Parme et sa magnifique cathédrale. J’ai été comme ravi d’admiration devant la beauté vraie du coloris de ce grand maître, devant la profondeur pleine d’amour de ses expressions. Le martyre de saint Placide et de son frère m’ont surtout enchanté. La majesté si douce de la tête à moitié coupée du saint martyr, la ferveur humble et confiante qui anime son visage, cette espèce de joie toute céleste qu’éprouvent les deux saints personnages de s’en aller ensemble au Ciel, tout cela remue le cœur et révèle à l’homme le plus ignorant en fait d’art, par la profonde émotion qu’il éprouve, la présence d’un grand maître. La descente de Croix n’est pas moins belle, et le Saint Jérôme, qui moins élevé d’expression, est si beau de couleur que l’on ne saurait lui donner une place qui ne fût pas la première. 

 

Les fresques du Corrège qui décorent la cathédrale de Parme m’ont paru très belles, mais l’heure déjà très avancée ne m’a pas permis de les bien voir, outre qu’elles ont beaucoup souffert du temps et de l’humidité. Vous avez vu Florence ? […] Beaucoup de choses nous ont échappé dans notre premier voyage surtout, parmi les vieilles peintures des maîtres antérieurs à Raphaël. L’église de Saint Croce, sous ce rapport, possède dans son chœur et sa sacristie des trésors inappréciables ; ce sont des fresques de Cimabué, Giotto, Giottino et de Taddeo Gaddi qui sont vraiment admirables.

 

Sienne aussi, que vous avions à peine vue, a cette fois excité toute mon admiration. La cathédrale possède dans sa bibliothèque dix grandes peintures à fresques auxquelles ont travaillé conjointement Raphaël et le Pinturicchio, et quelques uns prétendent même que Raphaël en a fait tous les cartons. Quoi qu’il en soit, ces peintures qui sont dans le style du Pérugin sont admirables et sont peut être les fresques les mieux conservées de toute l’Italie. Maintenant que je suis à Rome, je suis loin de regretter d’avoir entrepris un aussi long voyage, tout ce qui est ici est si beau, si grand, si majestueux, que je ne conçois pas pour un artiste une plus heureuse influence.

 

J’ai été faire une visite à M. Ingres qui m’a bien reçu, et qui m’aidera je l’espère à me tenir dans une route serrée telle que celle où j’aurais dû me tenir si j’avais toujours écouté vos bons conseils.

 

Dans quelques jours, je pense que j’aurai obtenu la permission de travailler au Vatican ; je me mettrai tout de suite à l’œuvre ; je commencerai mes études par les chambres du Vatican. Je vais m’efforcer de comprendre Raphaël, d’entrer dans la largeur à la fois mâle et gracieuse de son style. J’en tirerai tout le fruit que je pourrai, persuadé, que pour construire un édifice qui dure, il faut le fonder sur des bases solides. Voilà, mon cher ami, dans quelle position je me trouve ici, plein du désir de faire quelque chose, ne sachant rien, ayant par conséquent tout à apprendre. »

 

Un nouveau réseau d’amis

On ne sait comment Besson fit la connaissance de Louis Cabat. C’est avec lui, au début du mois de septembre 1838, qu’il rencontra l’abbé Lacordaire pour la première fois. Lacordaire fut séduit : « J’ai vu à Rome deux jeunes convertis admirables, l’un que je connaissais (Cabat), l’autre que je ne connaissais pas (Besson). La France enfante aujourd’hui des prodiges… » Une vive amitié lia les deux jeunes gens. Besson ira habiter la même maison. Là, Eugène Cartier rencontra celui dont il devint le biographe.

 

« Au commencement de 1839, Dieu me fit la grâce de rencontrer pour la première fois celui dont j’écris la vie. Un ami commun, le précepteur des princes Borghèse, me conduisit chez lui. […] Son atelier se trouvait au premier étage. Au bas du châssis qui l’éclairait, était une grande table couverte de dessins, de cartons, de crayons, de plumes et de pinceaux. Au milieu de ses études et de ses esquisses, en face de lui, au-dessus de la cheminée, était placée la petite statuette de Royaumont, pur souvenir de la France et du moyen âge ; douce image de la Vierge […] Une lampe brûlait en son honneur, jour et nuit, selon la coutume italienne. Mme Besson m’introduisit dans ce sanctuaire où elle pénétrait rarement, et son fils m’accueillit comme un frère. Louis Cabat, le paysagiste déjà célèbre, vivait en pension dans la maison. Les deux artistes voulurent bien m’admettre dans leur intimité […] »

 

L’apprentissage du paysage

À Rome, il flâne dans les rues et découvre sa proche campagne. Il croque sur le vif d’innombrables personnages dans leurs attitudes et leurs occupations quotidiennes. Il ennoblit ses sujets, il métamorphose les joueurs de Mora et leurs spectateurs en orateurs discutant au Forum, une mère à l’enfant en pieuse madone. En reprenant ces esquisses dans la paix de l’atelier, sa plume cherche à en cerner le mystère.

 

« Cabat l’accompagnait souvent dans ses excursions aux alentours de Rome, et dessinait avec lui la solitude si sévère de la route de Viterbe, la vallée si poétique de la nymphe Égérie, les aqueducs imposants qui sillonnent la plaine romaine et les montagnes de Tivoli et de Frascati qui forment à la ville une seconde enceinte. Les deux amis échangeaient leurs qualités dans un mutuel enseignement. Le paysagiste pouvait apprendre à son compagnon à saisir les jeux de la lumière, la forme des nuages, la structure des arbres, la grâce et la vérité de la nature […] » Peut-être aussi est-ce de Cabat qu’il apprit à placer un certain mystère dans ses paysages, mystère qui s’impose et séduit tout à la fois dans ses dessins d’Orient. Comme Poussin il aura ce goût d’animer la nature par quelques personnages, silhouettés de dos ou de trois quarts, le plus souvent à contre jour.

 

Juillet août 1839, Assise

Pour éviter les fièvres romaines de l’été, Besson part pour Assise étudier les maîtres anciens qu’il n’avait fait qu’entrevoir lors de son premier voyage. C’est l’émerveillement. Il confie à Cabat son enthousiasme dans une lettre d’Assise, du 20 juillet 1839 : « Je suis à Assise depuis quinze jours, et je ne saurais vous dire combien j’y suis heureux. Figurez-vous une petite ville bâtie en amphithéâtre sur le penchant d’une montagne, ayant à ses pieds une riche campagne que borde un magnifique horizon. Tout y respire le calme le plus pur, la tranquillité la plus douce. Les habitants en sont pauvres et pieux. Comme les étrangers y viennent rarement, tout y a conservé les allures anciennes. je m’y plais infiniment.

 

Depuis que j’y suis, je n’ai encore visité qu’une seule église, celle de saint François. La vénération toute particulière que j’ai pour ce grand saint, la beauté de l’église elle même et les peintures qui la couvrent, font que j’y passe des heures si délicieuses, qu’il ne m’est pas encore venu le plus petit désir d’en visiter d’autres. J’essaie bien de faire quelques croquis ; mais dans les peintures que j’ai sous les yeux, il y a tant d’élévation, tant de pureté, que l’on peut dire d’elles que ce sont des choses plus admirables qu’imitables.

 

Si vous venez à Assise, vous verrez combien la peinture chrétienne était grande à son début ; quel goût exquis avait présidé au choix de tous les matériaux dont devait se composer son œuvre ; combien la piété alors s’alliait à la noblesse et à la beauté, de telle sorte que la forme de ces choses était presque toujours à la hauteur des sujets. Je ne vous parlerai de rien en particulier ; car pour entrer dans un détail quelque petit qu’il soit, il y aurait trop à dire. Les scènes les plus touchantes, les élans de l’âme les plus ardents, les méditations les plus douces et les plus pures, sont peints sur ces murs, avec une vérité qui fait du tout une source inépuisable d’émotions consolantes et fécondes. Rien ne m’a encore autant touché, et je vous avoue que, si j’avais à choisir, je préfèrerais cette peinture à toute autre. Mais je sens bien péniblement la différence qu’il y a entre notre siècle et celui-là. Combien notre foi est petite, notre piété avare, en comparaison !

 

Il est impossible de vous dire avec quel amour tout a été peint. Jusqu’au plus petit rien, tout y fait preuve de la générosité des artistes. Comme on voit qu’ils étaient pénétrés de la présence de Dieu et qu’ils cherchaient bien plus que l’admiration des hommes ! Notre Seigneur bénissait les œuvres de ses ouvriers ; et si, pour laisser quelque aliment à leur humilité, il ne leur donnait pas la perfection de la science que le monde admire, il les en récompensait bien largement d’un autre côté, en répandant dans ce qui était spirituel, l’abondance de son onction et de sa grâce. Que d’âmes pieuses ont été consolées, en les regardant ! Ne jouissent-ils pas maintenant beaucoup plus d’un pareil fruit que de celui qu’aurait pu leur apporter le néant d’une gloire mondaine ?

 

Il faut toujours revenir à ceci : la vraie gloire est en Notre Seigneur Jésus. Tout ce qui se fait pour son amour est bien fait, et tout ce qui se fait hors de là est vain et stérile. Le talent est sans doute beaucoup, quand il est bien employé, mais tout consiste à être un vrai serviteur de Dieu. Tout pour Dieu, même notre faiblesse, voilà quelle doit être notre devise. En lui, nous devons placer notre trésor, afin que, suivant l’oracle de sa divine parole, s’y trouve aussi notre cœur. Oui, mon cher Cabat, je remercie bien le bon Dieu de m’avoir fait venir à Assise ; car il y a des moments où il me semble que je l’aime plus qu’auparavant. Priez-le pour moi comme le prierai pour vous, ainsi que pour notre ami Cartier et M. Pagès. Nous avons besoin de nous soutenir les uns les autres de cette manière ; car, pour un petit moment de dévotion, combien avons-nous de jours de stérilité et de faiblesse !

 

Adieu, mon cher Cabat, je vous aime de tout mon cœur. Écrivez-moi ; ne soyez pas aussi paresseux que moi. Je sais que vous êtes exact, et j’attends une réponse sous peu. Si vous avez reçu des nouvelles de l’abbé Lacordaire, veuillez bien me les communiquer; vous savez combien je l’aime et m’intéresse à tout ce qui peut lui arriver. Adieu, je vous embrasse en Notre Seigneur. Besson. »

 

Cartier dénombre une soixantaine de dessins faits à Assise pouvant se répartir en deux catégories : « Les premiers et les plus anciens de dates sont des études où sont recherchées l’expression des figures, la vérité des mouvements et la beauté des détails : les seconds sont de larges esquisses préparées au crayon et arrêtées ensuite à la plume. »

 

Besson, saint François et Lacordaire
Tout semblait prédisposer Besson à choisir la vie franciscaine. Plus d’un détail dans sa jeunesse montre son attrait pour l’humilité et la pauvreté, blason des Frères mineurs. Cartier écrit, sans ambages, que François fut toujours son saint préféré.

 

Comme s’il réécrivait les Fioretti, Cartier raconte : « Un jour pendant qu’il (Besson) étudiait les vieux maîtres au Louvre (entre 1833 et 1838), il remarqua un pauvre artiste qui paraissait avoir une peine profonde. Il l’interroge et il apprend la cause de son chagrin. Le négligé, l’usure de sa toilette l’empêchent de donner des leçons de dessins qui lui assureraient le nécessaire. Rentré chez lui, Besson raconte l’histoire de son artiste et demande la permission de lui porter une redingote encore propre, et enveloppe avec soin celle qu’il destinait à son protégé. Mais chemin faisant, un remord le tourmente : il a honte de garder pour lui la meilleure. Et fait aussitôt l’échange. Mme Besson, s’en aperçoit à son retour et lui dit : Comment ! tu as donc donné ta redingote neuve ? Ô ma bonne mère, lui répond son fils, en l’embrassant, si tu avais vu comme il était content. Il pleurait de joie ! » Malgré son attrait pour la spiritualité franciscaine Besson entra dans la famille de Dominique. Lacordaire en fut la cause.

 

Voyant que Besson avait une soif spirituelle certaine, qu’il était revenu assez bouleversé d’Assise, Lacordaire lui propose un séjour à La Quercia durant le Carême de 1840. (La Quercia est le couvent où Lacordaire fit son noviciat pour entrer dans l’Ordre de saint Dominique.) Besson accepta. Il arriva au début du mois de mars. Là il fit la copie de la Madone de la Quercia conservée dans l’église. Cette Vierge à l’Enfant avait été peinte sur une brique par un artiste du XVe siècle, Martello dit il Monetto. À ce propos, Lacordaire écrit le 21 décembre 1839 à Mme de Prailly : « Nous avons résolu de prendre pour notre patronne la Madone de la Quercia. Un peintre de nos amis, Français et saint, va venir en faire une copie que nous laisserons dans le sanctuaire jusqu á notre départ. Nous l’emporterons ensuite avec nous, et elle nous accompagnera partout, jusqu’au jour où nous l’installerons solennellement dans notre premier monastère français sous le titre de la Madone de la Quercia. » Cette peinture se trouve maintenant dans l’église du couvent dominicain de Nancy, le premier couvent de la restauration de l’Ordre en France, fondé par Lacordaire en 1843.

 

La confrérie de Saint-Jean-l’Evangéliste

Lacordaire avait explicité son désir concernant la place de l’art et des artistes dans l’Ordre des Prêcheurs dans son Mémoire pour le rétablissement en France de l’Ordre des Frères Prêcheurs, paru le 7 mars 1839 : « Bien que l’apostolat et la science divine fussent le but principal de l’Ordre des Frères Prêcheurs, néanmoins saint Dominique n’avait exclu de son œuvre aucun travail utile au salut des âmes. Il ne faut donc pas s’étonner de rencontrer le nom de ses disciples dans les arts, dans le ministère pastoral dans le gouvernement de l’Église, et dans une foule de situations particulières qui ne se lient entre elles que par le dévouement. »

 

Son intuition prit consistance dans la fondation de la confrérie de Saint-Jean l’Évangéliste qui rassemblerait les artistes chrétiens en une sorte de tiers ordre. Le groupe se fondait simultanément à Rome et à Paris. De Rome, Réquédat, le premier compagnon de Lacordaire, écrivit à son ami l’architecte buchézien, Piel, le 7 avril 1839, deux jours avant sa prise d’habit et celle de Lacordaire.

 

« C’est dans deux jours que pour la première fois nous porterons la robe blanche de l’innocence et le manteau noir de la pénitence. […] Les artistes français qui sont venus à Rome depuis nombre d’années, ont rendu un bien mauvais service à leur patrie en perpétuant dans l’esprit de beaucoup d’Italiens, surtout des ecclésiastiques, la mauvaise réputation d’athéisme que la France a gagnée à la Révolution. Cette triste observation engagea le Père Lacordaire à proposer à Besson, à Cabat et à M. Cartier de fonder à Rome une société dont le but serait, pour les membres, de se sanctifier et de s’instruire, et pour la France, de prouver qu’elle a des enfants qui connaissent le Symbole des Apôtres. Vous connaissez Besson, sa bonté et son dévouement. Cabat est un peintre ami du Père Lacordaire, et de tous ceux qui le connaissent. Il vit avec Besson : ce sont deux anges qu’abrite un même toit. M. Cartier est un jeune peintre français, ami de Besson et de Cabat, et bon catholique.

 

Ils ont saisi cette proposition avec empressement, et doivent se réunir tous les dimanches pour entendre la messe, non seulement comme catholiques, mais aussi comme artistes français. Ils feront ensuite un petit fonds commun afin d’établir une bibliothèque et de faire en outre certaines œuvres de charité. Leur intention est d’accepter tous les artistes catholiques, surtout français, qui se présenteront. Cette sainte association aura en outre l’immense avantage de donner une famille et nombreuse et charitable à tous les pauvres jeunes gens qui viennent à Rome, et qui, dans les maladies ou les contrariétés, sont complètement abandonnés.

 

Mais, mon frère bien aimé, cette œuvre entreprise par des enfants de la France et pour sa réhabilitation ne sera complète que lorsqu’elle aura des représentants à Paris. Aussi je viens vous prier, je viens vous conjurer de vous mettre immédiatement en rapport avec Besson, pour fonder cette société à Paris. Il sera bien qu’un futur dominicain finisse son existence dans le monde par une pareille œuvre, indiquée par un Père qui sera bientôt le sien, et qui déjà aime à se dire son ami. Nous comptons trop sur votre activité, sur les bons amis artistes catholiques qui vous entourent, pour douter de la réussite de ce projet. »

 

Son appel fut immédiatement entendu. Les premières réunions rassemblèrent les artistes buchéziens, L.A. Piel, E. Bion, que leur conversion avait déjà rapprochés. Ce premier groupe s’ouvrit rapidement à d’autres artistes, Claudius Lavergne, ami de Lacordaire, J. Duseigneur, V. Gay, L. Aussant, Allonville.

 

Dès le printemps 1839, Lacordaire demandait à Besson de peindre la Résurrection de Lazare, tableau qui devait à ses yeux symboliser la résurrection de l’art chrétien. « Durant les premiers mois de 1839, Besson avait travaillé à un tableau de la Résurrection de Lazare. Lacordaire lui-même avait indiqué le sujet dans le Règlement de la Confrérie de Saint-Jean, quand il avait déclaré mettre sa confiance en ce Dieu qui ressuscite les morts. C’était la résurrection de l’art chrétien symbolisée par celle de l’ami dé Jésus. 

 

Dans ce premier essai on trouve encore des préoccupations académiques ; il y a quelque rhétorique dans les attitudes, les draperies, les gestes. Après son séjour à Assise, Besson sacrifia ces esquisses et recommença avec plus de simplicité et de profondeur : il devint franchement l’élève des vieux maîtres chrétiens. Il écrivait à son ami Cabat, le 8 décembre 1839 : “J’ai repris, comme vous le savez, la composition de la Résurrection de Lazare. J’en ai fait un nouveau carton plus petit que le premier, et je viens de terminer l’ébauche du tableau qui est aussi plus petit. Grâce à Dieu et à vos bons conseils, je commence à prendre patience avec moi-même et à m’habituer à vivre en paix avec ma faiblesse et les difficultés. […] J’attendrai que mon ébauche soit sèche, et puis je reprendrai la besogne, jusqu’à ce que je l’aie terminée de mon mieux.”

 

Il poursuivit donc son travail avec courage, et lorsqu’il fut assez avancé, il le soumit à Overbeck, qui lui donna des conseils et des encouragements. Mais cette œuvre resta inachevée, parce que vint enfin l’heure décisive où l’artiste put tout abandonner pour suivre Notre Seigneur. »

 

Quatre mois après la publication du Mémoire pour le rétablissement en France de l’Ordre des Frères Prêcheurs, le 21 juillet 1839, sont publiés les statuts de la Confrérie de Saint-Jean l’Évangéliste. Piel rejoignit Lacordaire à Rome le 10 mars 1840. La Confrérie y était déjà vivante. À Besson s’étaient joints : Hallez, Mesnard, Fabisch (le sculpteur de la statue de Notre-Dame de Lourdes), et deux pensionnaires de la Villa Médicis, Ch. Gounod et Bonnassieux, auteur d’un buste de Lacordaire. Cabat et Cartier ne s’y étaient pas enrôlés. Le groupe romain fut de courte durée : Réquédat meurt à Sainte-Sabine le 2 septembre 1840 ; Piel meurt le 19 décembre 1841 à Bosco ; Jean Baptiste Besson est entré dans l’Ordre.

 

De cette tentative naquit, vingt-huit ans après, la Société Saint-Jean, vivante encore de nos jours. Maurice Denis et Georges Desvallières en ont été membres . Une seconde branche poussa sur le tronc, en 1892 : la Corporation des artistes chrétiens de France qui, sans être une fraternité du tiers ordre dominicain, tint à rester proche de la spiritualité de l’Ordre.

 

 

Frère Hyacinthe, o.p.

Lorsque Besson eut terminé la copie de la Madone de la Quercia, il suspendit ses pinceaux à l’autel, et fit le vœu de renoncer à la peinture, si sa mère renonçait à lui, en lui permettant d’embrasser la vie religieuse. […] Sa prière fut enfin exaucée. Il était revenu à Rome pour la fête de Pâques, et, malgré son silence, sa mère avait deviné toutes les pensées de son cœur. Celui qui demanda à Abraham le sacrifice de son fils et lui donna la force d’y consentir, inspira à Mme Besson la même foi et le même courage. Un matin, après une dernière lutte, elle va trouver son fils dans son atelier. et elle lui dit : « Mon cher ami, je connais tes désirs, et je ne veux par être un obstacle à ton bonheur. Je te rends ta liberté, et je t’invite moi même à te faire religieux. J’ai peu d’années à vivre maintenant ; il me suffira d’aller où tu iras, et je serai heureuse de te voir heureux. Besson n’eut pas le temps de répondre, un coup de sonnette s’était fait entendre ; c’était le Père Lacordaire qui, de retour de La Quercia, se présentait pour remercier l’artiste de la copie qu’il avait faite. Besson lui répéta ce que venait de lui dire sa mère, et il ajouta : Mon Père, voulez-vous de moi ? Tous trois pleurèrent ensemble, et, peu de jours après, Besson entrait à Sainte Sabine. »

 

Le Père Lacordaire écrivait à Mme Swetchine, le 13 mai 1840 : « Le jeune peintre qui a fait la copie de la Madone de la Quercia, s’est aussi donné à nous. Nous n’y pensions pas pour le moment, à cause de sa mère, dont il est le fils unique ; mais c’est sa mère elle-même qui l’a tout à coup engagé à suivre sa vocation, le soir du jour où elle avait entendu mon sermon à Saint-Louis. Pendant deux jours, elle ne cessa de lui en parler, devenant chaque fois plus résignée et plus pressante. J’arrivai le mercredi sans le savoir, et je n’eus que la peine de me baisser pour cueillir cette belle fleur. C’est tout à fait la miniature d’Angelico de Fiesole, une âme incomparablement pure, bonne, simple et une foi de grand saint : il s’appelle Besson. »

 

Après avoir tiré au sort son nouveau nom de religieux, Hyacinthe, avec Bonhomme, Danzas, Augustin d’Arres et Piel, Besson reçoit l’habit de l’Ordre au couvent de Bosco, le 28 mai 1841. Il fit profession solennelle (engagement perpétuel) le 29 mai 1842, et fut ordonné prêtre le 23 septembre 1843. Il abandonna ses pinceaux et se livra à l’étude de saint Thomas d’Aquin. Il reçut immédiatement la charge de maître des novices qu’il exerça à Bosco de septembre 1843 à juillet 1845.

 

Retour en France

Lacordaire venait d’acheter dans le Vercors, la chartreuse de Châlais. Il écrit de Grenoble à Madame Swetchine le 21 mars 1844 : « Grande nouvelle, je viens d’acheter à trois heures de Grenoble l’ancienne Chartreuse de Châlais, avec des bois, des prairies et des terres considérables. La Chartreuse qui est en bon état avec une église pourra loger quarante religieux. L’acquisition s’est faite du consentement de Mgr l’évêque, qui est un petit vieillard de quatre-vingt ans […] plus ferme et plus dévoué que tel évêque qui ne porte pas le poids de tant d’années. Il est ravi de notre établissement et voici le plan que nous avons conçu. J’y ferai venir immédiatement nos étudiants de Bosco auxquels je destine pour prieur, le P. Jandel actuellement à Nancy et qui sera aussi leur professeur, conjointement avec un autre de nos pères français. »

 

Cette maison d’étude exista un an avant de devenir le premier noviciat établi en France. Quand Lacordaire reçu de Rome l’autorisation de cette fondation, il en fit part à Besson puis le fit revenir en France, désirant en effet qu’il continuât sa tâche de maître des novices à Châlais. Le noviciat fut créé le 4 août 1845. Le soin que Besson donna à ces chers novices ne l’empêcha pas de se livrer aux exercices du ministère pastoral. On vint se confesser à lui des villages voisins, et il allait parfois prêcher dans les villes et villages avoisinants. Dans une lettre à sa mère il s’excuse du retard qu’il a mis à lui écrire : « J’ai été très occupé et maintenant encore je ne suis pas tout à fait libre. Le mauvais temps et la hauteur de Châlais n’ont pas empêché un grand nombre de personnes de venir pour se confesser, de sorte que nous passons encore quelquefois, par jour, sept à huit heures au confessionnal. Cela joint aux autres exercices du couvent et aux soins du noviciat, ne me laissait guère de loisirs. J’avais aussi un sermon à préparer ; je devais prêcher la Passion, le Jeudi Saint à Voreppe, je l’ai fait avec l’aide de Dieu. J’ai parlé pendant deux heures de manière à me faire entendre sans être fatigué plus qu’on ne l’est habituellement ; le lendemain, je ne m’apercevais plus de rien. Je te dis tout cela pour te faire voir que je suis bien portant et plus fort que ne l’annonce mon extérieur, quoique cependant je sache bien qu’il ne faut pas trop me vanter et faire le fier sur cet article, pas plus que sur les autres. »

 

Besson revient à ses pinceaux

Au lendemain de son engagement religieux, à Bosco, Besson s’était promis, par esprit de renoncement, d’abandonner palette et pinceaux. Au début du mois de juillet 1845, Madame Besson, accompagnée de Cartier, vint voir son fils à Châlais. Le récit de leur rencontre est touchant de tendresse. On permit à un novice, Louis Aussant, de peindre le portrait du Père Besson pour le donner à sa mère. Ce portrait n’est plus localisé. Il sert cependant de frontispice à l’ouvrage des Pères Berthier et Vallée. « Pendant les intervalles de pose, le Père Besson prenait les pinceaux du peintre et improvisait un charmant tableau. C’était la première fois depuis son sacrifice […] Ce tableau représente le Baiser de saint Dominique et de saint François. » L’œuvre perdue n’est connue que par une photographie. Il y a une autre version de cet épisode : « C’est entre deux séances de pose que le P. Besson, sans y penser presque, prit les pinceaux du P. Aussant et se laissa aller à ébaucher une petite scène dont la composition jadis l’avait attiré spécialement : ce moment divin, connu dans la tradition de la peinture religieuse par ces mots : Noli me tangere (Ne me touche pas, Jn 20, 11-18) ; la Madeleine aux pieds de Jésus ressuscité dans le jardin du Sépulcre, alors qu’il lui dit : Marie et qu’elle répond : Mon Maître. » Lacordaire avait également prié Besson de décorer la chapelle du couvent qui était très délabrée.

 

Souhaitant faire de Châlais un lieu « de pèlerinage dont on rapporte un doux souvenir », Besson se mit à peindre des images de piété. Furent-elles éditées au temps de leur création ? On en possède une dizaine d’originaux. « Les projets d’images pieuses dus à Besson n’eurent, semble t-il, qu’une faveur limitée à l’intérieur même de l’Ordre. Les intentions archaïsantes y sont trop évidentes, la mise en page et le dessin trop secs, pour que ces images puissent devenir populaires, être sulpicianisées. »

 

Nancy, décembre 1846 – octobre 1850

Au mois de décembre 1846, le Père Besson relevé de la charge de maître des novices qu’il a exercée pendant trois ans. Il part pour le couvent Nancy où se trouvent les Pères Jandel et Hernsheim. Son activité pastorale est intense, prédications, retraites, confessions, conseils spirituels. Ses déplacements sont nombreux : Langres, Château Voué, Domrémy, Pont-à Mousson, etc. Au couvent, entre ses voyages, il se livre et à la prière et à l’étude. Au Père Danzas, qui l’a remplacé comme maître des novices, il demanda qu’il permît à celui des frères de Châlais qu’il enverrait le premier à Nancy, d’apporter la Somme de saint Thomas pour prêcher. « Plus je vais, plus j’aime saint Thomas plus je le trouve fécond : je n’étudie que lui. » Au cours de l’année 1849, il se dévoue héroïquement aux habitants d’Haraucourt, pendant l’épidémie de choléra qui désola les environs de Nancy.

 

Cependant il n’abandonne complètement ni le dessin, ni la peinture. Il peint « deux ou trois petits tableaux » pour ses sœurs du couvent de Langres, mais de cette période il semble n’en rester qu’une seule : La prise de voile.

 

Rome, octobre 1850 - octobre 1856

Le 27 septembre 1850, le Père Jandel est appelé par Pie IX pour exercer la charge de Maître général de l’Ordre. Le 22 octobre le Père Jandel nomme le Père Besson prieur du couvent romain de Sainte-Sabine pour y rétablir la vie religieuse et l’observance des constitutions et fait de lui son secrétaire. Le Père Cormier, biographe de Jandel écrit : « Ce n’était pas qu’il fût le type du secrétaire accompli, on lui reprochait au contraire, en plaisantant, de n’être pas assez homme de lettres et de renvoyer plus d’une fois ses réponses à Pâques ou à la Trinité. […] Il eut à retoucher les lettres du Maître général pour en adoucir les expressions […] »

 

Durant ce premier priorat du couvent de Sainte-Sabine, il s’attache non seulement à sa réforme spirituelle mais aussi à sa restauration matérielle. Il prépara quatre cartons pour les vitraux du chapitre, mais faute de temps et d’argent ils ne furent pas réalisés. Un seul a été conservé à Sainte-Sabine représentant saint Pierre Martyr et saint Vincent Ferrier.

 

Le Père Jandel avait confié au Père Mulloly, supérieur du couvent irlandais de Saint-Sixte qui relevait de son autorité, son désir de restaurer le couvent. Ce bâtiment fort délabré avait été « témoin » de trois miracles de résurrections par saint Dominique. Dès la fin de l’année 1850, il entreprenait la réhabilitation de la salle capitulaire, grâce à l’aide financière du cardinal G. Pianetta, titulaire de Saint-Sixte et à celle de nombreux amis. Le Père Mulloly passa commande au Père Besson du décor de cette salle. Bien que ses charges de prieur et de secrétaire soient déjà lourdes, Besson se mit à l’œuvre dès le mois de mai 1852. Au mois de janvier 1853, il vint habiter Saint-Sixte, avec Fra Angelo et Étienne Cartier. Son travail fut sans cesse interrompu par des visiteurs et surtout par les confessions : « La besogne n’avance pas beaucoup, parce que je suis généralement plus au confessionnal qu’à la palette. Saint-Sixte, malgré son isolement est très souvent visité, un peu pour la nouveauté d’un religieux peintre et aussi par suite de mes relations spirituelles ; car, à Rome, sous ce rapport, il y a immensément à faire. Les étrangers de distinction de toutes les nations, qui y sont en grand nombre, parlent français, et y cherchent des confesseurs de notre langue. » Les étés 1853 et 1854, il va se reposer sous le ciel plus clément de la Quercia.

 

C’est en août et septembre 1854, lors de son séjour à la Quercia, que Besson peignit un tableau consacré à la Bienheureuse Germaine Cousin (1579–1601), béatifiée le 7 mai 1854 auquel il convient de rattacher les dessins préparatoires. Curieusement, Cartier évoque ce tableau d’une courte phrase. Berthier et Vallée en parlent à peine. Il s’agit pourtant d’une œuvre importante, un des rares tableaux de chevalet de Besson qui soit conservé. Il se trouve dans la basilique de Pibrac, en Haute-Garonne.

 

À la fin de l’année 1854, une seconde fois, il est prieur de Sainte-Sabine, et doit interrompre son travail à Saint-Sixte. Pendant son second priorat il fit deux brefs voyages en France. Au printemps de l’année 1855, il est envoyé en Corse par le Père Jandel pour y préparer la fondation d’un nouveau couvent qui devait, au besoin, servir de refuge aux religieux de l’Ordre, déjà menacés en Italie par la tempête révolutionnaire. Il choisit un couvent franciscain désaffecté, à Corbara, sur la côte occidentale de l’île. Peut être y dessina-t-il la rosace de l’église et peignit-il un saint Dominique ?

 

À la demande du Père Jandel, Pie IX délégua au mois d’août 1858, le Père Besson comme Visiteur de la Province dominicaine de France, avec mandat d’examiner les questions soulevées à propos de la fondation du couvent de Lyon : serait-ce un couvent de stricte observance, au sens où le désirait le Maître de l’Ordre, ou un couvent apostolique dans l’esprit du Père Lacordaire ? Fallait-il, à cette occasion, fonder en France une deuxième province dominicaine qui aurait été dans le sens d’un retour rigoureux à l’observance, selon le désir de Jandel ? Lacordaire eût préféré que l’on maintînt en France une seule province et que l’on n’en modifiât point les observances, mais cela avec une grande largeur d’esprit afin que la fondation commencée à Lyon, tout en demeurant unie à l’ancienne province, s’en détachât pour le gouvernement et les responsabilités. Le Père Besson donna son assentiment à cette forme d’autonomie de la nouvelle fondation à Lyon.

 

Premier voyage en Iraq, septembre 1856 avril 1858

L’Ordre avait en Asie un passé glorieux. Vers le milieu du XVIIIe siècle, des dominicains italiens y étaient déjà présents. En 1844, le couvent fut pillé et les religieux massacrés par des musulmans, mais d’autres religieux prirent la relève et réparèrent les ruines. Le choix des religieux qui, plus tard, y furent envoyés de France ne fut pas heureux ; deux ne restèrent pas dans l’Ordre et le troisième, converti du protestantisme, revint à ses anciens coreligionnaires. Les ministres méthodistes anglais portaient de sérieux préjudices aux missions catholiques françaises. La situation y était devenue si tendue que le Père Jandel accepta, avec l’accord de Pie IX, d’envoyer le Père Besson comme Visiteur apostolique. Il quitta Rome le 23 septembre 1856, arriva à Mossoul le 30 novembre 1856.

 

Le Père Marchi, responsable de la Mission depuis douze ans, ressentit l’envoi du Visiteur comme un blâme de sa conduite. Pour montrer son mécontentement il se retira à Mar Yacoub. L’œuvre de Besson fut de pacification. Il réorganisa l’enseignement des écoles catholiques, fit progresser la construction du couvent de Mossoul, visita les malades, s’attacha à l’éducation des filles : « Il savait combien il importait, en Orient, de relever la femme avilie, en la rendant chaste, pieuse et bonne mère de famille. » Il alla fréquemment au couvent Saint-Jacques de Mar Yacoub. Il quitta la Mission en avril 1858 et arriva à Rome en juillet 1858 après un pèlerinage en Terre Sainte. Il n’avait oublié ni le papier, ni la peinture et revint de son voyage avec un extraordinaire carton de dessins. Il peignit aussi quelques toiles et une bannière pour le couvent de Mossoul.

 

Rome, juillet 1858 septembre 1859

Dès son retour à Rome, le Pape s’empressa de lui donner audience pour être informé de la situation de l’Église en cette « Turquie d’Asie ». « L’Orient, lui dit-il à cette occasion, donne bien peu de satisfaction à mon cœur. J’y pense souvent devant Dieu, et je demande comment l’Église lui sacrifie tant d’hommes, de fatigues et d’argent, sans obtenir de meilleurs résultats. Cela vient, je crois, de l’état de servitude où vivent c es peuples. Ils n’ont plus assez de d’énergie pour se relever. Que puis-je faire de plus pour eux ? » Le Père, à cette occasion, lui offrit une pierre trouvée dans les fouilles de Korsabad, et donnée avec beaucoup d’autres, par M. Botta, au couvent des Dominicains de Mossoul. Elle a un mètre de haut sur soixante-dix centimètres de large.

 

Le Père Jandel lui demanda immédiatement de visiter les couvents de France pour la préparation du chapitre provincial de Flavigny au cours duquel le Père Lacordaire fut élu prieur provincial. La question de la stricte observance divisait les religieux français. Le 26 août, il avait déjà visité les couvents de Châlais, Lyon, Toulouse et Bordeaux. À cette date il se trouvait à Paris.

 

Le 23 septembre 1858, il est de retour à Rome et regagna Saint-Sixte afin de poursuivre la décoration de la salle capitulaire. Il acheva le paysage de la Résurrection de l’enfant en s’inspirant des dessins qu’il avait rapportés d’Orient. Dans une lettre du 22 avril 1859, le Père Besson confie à Étienne Cartier son inquiétude concernant la mission d’Iraq : « Si la mesure adoptée récemment par le gouvernement français de retirer le consul qu’il tient là bas, vient à être mise à exécution, il y aura beaucoup à craindre pour leur sécurité personnelle comme pour tout l’avenir de cette mission. Nous faisons des demandes ; mais je ne sais si nous arriverons à un résultat. Le moment où l’on voudra résoudre la question d’Orient, ce qui ne pourra se faire sans qu’on refoule les Turcs hors de l’Europe et loin du littoral de l’Asie. Ce moment, qui ne peut être éloigné, sera, je le crains bien, celui d’une recrudescence de fanatisme musulman, et les premières victimes seront les chrétiens qui habitent l’intérieur, et que ne peuvent protéger les canons de l’Europe. Que deviendront nos Pères ? que deviendront-ils dès aujourd’hui, les uns et les autres, si l’appui de la France leur est retiré ? La connaissance que j’ai des hommes et des choses de ces contrées, me persuade qu’ils ont tout à craindre. »

 

On entrevoit, dans une telle correspondance, combien, sous des dehors « de candeur, d’innocence, d’humilité » le Père Besson est diplomate réaliste et bon analyste politique. Le Saint-Siège lui donne des pouvoirs de préfet, pour tenter de faire revenir le gouvernement français sur sa décision de supprimer le consulat de Mossoul. Besson part pour la France dans les premiers jours de juin 1859 et va faire, à Paris, le siège des Ministères et de l’Impératrice. Il obtint ce qu’il désirait : la nomination d’un vice consul à Mossoul, M. Chauvin Beillard, avec des pouvoirs et un traitement qui lui permettraient d’y représenter dignement la France.

 

Le Père Besson quitte Paris vers la troisième semaine d’août, rend visite au Père Rouard de Card, provincial de Belgique, qu’il avait connu à Sainte Sabine et visite à cette occasion les couvents de Louvain, Gand, et Tirlemont. Il va admirer, à Bruges, la Châsse de sainte Ursule de Memling. Il visite les couvents de Nancy, Neufchâteau, Langres, Flavigny, Dijon, Lyon, Toulouse et Sorèze où il rencontre pour la dernière fois Lacordaire. Il dit aussi adieu à son vieil ami Étienne Cartier. Le 14 septembre 1859 il est à Rome, obtient une dernière audience de Pie IX, et laisse inachevée la décoration de la salle capitulaire de Saint-Sixte.

 

Dernier voyage, 18 septembre 1859 4 mai 1861

Un violent antagonisme entre les chefs des deux communautés chrétiennes iraquiennes, l’Église chaldéenne et de Malabar, décida le Saint-Siège et le Père Jandel à envoyer à nouveau le Père Besson muni de pouvoirs importants pour tenter de calmer des rivalités religieuses.

 

Il déploya beaucoup d’énergie pour calmer les esprits. Il surprit même ceux qui le connaissaient comme un doux et tendre, par sa rigueur et sa fermeté. Mgr Amanton écrit : « Il me fallut quelque temps pour comprendre ce qu’il y avait en lui de résolution et persistance. J’avais connu le Père Besson à Saint-Sixte et à Sainte-Sabine ; je ne l’avais jamais vu qu’en temps de paix, si je puis parler ainsi, et je ne soupçonnais pas auparavant ce qu’il pourrait être dans la lutte. » Il fut plusieurs fois calomnié à Rome et Rome ne le soutint pas.

 

Il subit deux épreuves. Peu de temps après son arrivée il enterra Chauvin Beillard dont il avait obtenu la nomination comme vice-consul. Le 1er décembre 1860, la mort du jeune Père Schaffhausser, sur qui étaient fondés de grands espoirs, le prive d’un collaborateur efficace et de la présence d’un ami bien nécessaire dans un tel climat de tension. On ne sait s’il a peint pendant cette période.

 

Pendant l’épidémie de typhoïde qui ravagea Mossoul, il se fait le serviteur de tous (on se souvient de ce que fut son dévouement à Nancy pendant l’épidémie de choléra). Atteint par le mal, il meurt à Mar Yacoub le samedi 4 mai 1861 , et fut inhumé le 5 juillet, dans une chapelle funéraire nouvellement construite. Sa tombe est maintenant profanée et détruite.

 

Un peintre dominicain. Jean-Baptiste Besson (1816-1861). Biographie de Bruno Horaist et Michel Albaric publiée aux Éditions aux Arts, Paris, 1999 (S’y reporter pour les références des citations, les notes de bas de page et les nombreuses illustrations.)

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