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  Dominicains - Province de France > Réflexion > Rencontres des cultures > Pourquoi je suis animiste, musulman, bouddhiste...
Ramsès L. Boa Thiémélé Ramsès L. Boa Thiémélé, est enseignant-chercheur, maître de conférence à l'université de Cocody Abidjan et chargé de cours à l'Université catholique de l'Afrique de l'Ouest. Il s'intéresse aux problèmes philosophiques de l'interculturalité.
Il est l'auteur des ouvrages suivants: L'ivoirité entre culture et politique (2003), Nietzsche et Cheikh Anta Diop (2007) chez l'Harmattan, ainsi que Quelle philosophie
pour l'Afrique ? (2007) chez Educi à Abidjan.
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Réponse à un frère chrétien, cet animiste qui s’ignore

Après la série "Le christianisme expliqué à un ami non-chrétien", nous poursuivons notre dialogue en donnant la parole à ces amis, pour qu'ils disent pourquoi ils sont animistes, musulmans, bouddhistes, athées... Pour commencer cette série, Ramsès L. Boa Thiémélé répond au frère Georges Alahou qui, il y a quelques mois, avait écrit Le christianisme expliqué à un ami animiste.

Cher ami et frère Georges Alahou,
Je suis particulièrement heureux de la nature de tes arguments. J’ai l’habitude de dire que l’animisme africain, ou ce qu’il est convenu d’appeler les religions traditionnelles africaines sont la marque de la puissance de Dieu et la marque réelle du respect de la création.

La pratique animiste est une quotidienne célébration de la Toute-Puissance du divin. Elle estime que la puissance de Dieu se remarque par la diversité du monde et par la beauté que chaque objet réfléchit. Dieu, ou ce qu’on peut appeler le transcendant immanent, a le pouvoir de se démultiplier. Sa philosophie est une solidarité de la création. Nous sommes tous frères, l’homme comme la nature.

En effet, il est tellement Puissant, Beau et Bon qu’il prend des formes variées. Sa Toute-Puissance anime chaque objet naturel ; chaque objet créé par lui reflète sa Force et sa Bonté. Chacun est uni à tout l’univers par des liens multiples de solidarité. L’homme aime et respecte la Nature. L’Homme est la Force et la Beauté par excellence, du moins pour ce qui concerne les objets présents sur Terre. Ces objets, qu’ils soient visibles à l’œil nu ou visible à l’œil exercé de ceux qui ont la puissance de percer les mystères, concourent au bonheur de l’homme, objet créé par excellence. Évidemment, cette situation privilégiée de l’homme ne va pas sans inconvénient. L’homme est quelquefois menacé aussi bien par d’autres hommes que par des esprits maléfiques. Car il y a des esprits maléfiques, des esprits qui veulent éloigner l’homme de la divinité. Ils utilisent des sortilèges pour pouvoir réaliser leurs sales besognes. Seulement dans son infinie bonté, le divin n’oublie pas sa créature par excellence.

Le divin crée des esprits, des sortes de commandeurs du monde visible et invisible, des ministres spécialisés dans des domaines particuliers d’activités chères à l’homme. Ils sont des esprits spécialisés auxquels les hommes ont la possibilité de s’adresser quand ils ont besoin de choses particulières. Dieu le fait car après avoir créé l’homme et le monde, après avoir déposé l’homme dans le monde et le monde dans l’homme, il s’en est éloigné laissant toute la liberté à l’homme de s’organiser et d’organiser ce monde en lui et hors de lui. L’homme est libre dans un monde créé. Des sortes de ministres, esprits spécialisés, jouent les intermédiaires. L’homme est puissant, mais sa puissance est limitée. L’homme voit le monde et dans le monde, mais sa vision du monde et sa vision dans le monde sont à la mesure de sa puissance : limitée. Ces esprits spécialisés l’aident à mettre en forme le monde. Des hommes spécialisés dans la perception de cet univers extra-mondain, sont également des intermédiaires entre les hommes ordinaires et ces esprits spécialisés.

Dans la société akan, on les appelle les « komian ». Un malentendu a fait que les colonisateurs, ces étrangers européens portugais le plus souvent, les ont appelés « féticheurs ». Nous les considérons au contraire comme les prêtres ou prêtresses de la religion traditionnelles. Ils sont en réalité des êtres humains doués de puissances singulières, certains après une formation longue et difficile, d’autres par vocation. Le tout se fait sous le regard bienveillant de la Puissance et de la Bonté de la divinité. Ces prêtres et prêtresses de la société traditionnelle communiquent avec le monde extra-mondain pour en décoder les messages. Ils sont les protecteurs de la société ; ils sont la Bonté incarnée. Ils ont la mission de veiller au bien-être individuel et collectif. Ils sont souvent au service des rois de manière prioritaire mais pas exclusivement. Du reste, la Royauté symbolise le monde, l’univers, la perfection, l’humanité. Elle est la somme des possibilités réussies du monde et de l’homme. À ce titre, elle est également convoitée. Le roi a besoin d’être protégé. Source du bonheur du peuple, source de la paix et de l’équilibre, le roi doit avoir une force vitale exempte de toute souillure et de faiblesse. Les prêtres et prêtresses de la société traditionnelle, l’entourent, le protègent, le précèdent lors de ses sorties publiques pour conjurer les mauvais sorts inévitables. Ils sont au côté du roi, comme le Feu avec l’Eau, la Terre avec le Ciel ; dans la société, ils sont le Bien qui protège des sorciers, le remède qui soigne les maux. Ils aident les hommes à offrir les sacrifices qui plaisent à la divinité et aux esprits. Ils prennent soin à la fois du corps et de l’esprit de l’homme. Par leurs sacrifices, les hommes se souviennent au quotidien de Celui qui donne le souffle et le retire quand il le veut. Le sacrifice est ainsi une manière de répéter l’attachement de l’humanité à la divinité. C’est un signe de reconnaissance de notre faiblesse et de la force de la divinité. Quand j’y pense, il me semble retrouver dans la forme comme dans le fond, certains aspects, pas tous il est vrai, du sacrifice que votre Seigneur Jésus a volontairement fait de son corps et de son âme. Vous aussi vous consommez à la fin, dans un repas spirituel, le corps et le sang de votre Seigneur, objet de sacrifice unique.

Évidemment, là où des hommes vivent, il y a forcément des déviations des pratiques. Je conviens avec toi que l’animisme, comme toute pratique humaine, a quelquefois servi à la satisfaction des appétits de pouvoir de certaines personnes. Mais par mauvaise compréhension des commandements de la divinité et par ignorance de ses appels, les hommes ont déifié des esprits ; ils ont érigé des autels à des divinités. Ils se sont coupés ainsi de la divinité. Les esprits sont devenus des usurpateurs. Il nous appartient aujourd’hui de les effacer pour aller directement à la divinité. Ces esprits deviennent des obstacles à la contemplation du divin. Pour réconcilier l’humanité avec le divin, nul besoin de changer de religion. Il suffit de convertir le cœur des hommes animistes. Il me semble que c’est ce qu’a fait Jésus, un jeune homme réformateur de la religion de ses ancêtres. Il a poussé l’audace dans son désir de reformer les pratiques déviantes de la religion de ses pères à se présenter comme Dieu. Il paraît qu’il a été tué pour cela et certains de ses parents ne l’ont pas suivi dans sa réforme. D’autres par contre, les chrétiens, ceux qui l’ont suivi, ont compris que la divinité n’avait pas besoin comme tu le dis si joliment, d’actes à accomplir, de règles à appliquer, mais une personne à accepter, Jésus-Christ. Sur ce point, je suis d’avis avec toi. Ce ne sont pas les actes, les pratiques et les rituels qui vont nous sauver, mais la transformation de nos cœurs. Pour cela, je ne pense pas qu’il soit besoin de changer de religion en adoptant une religion qui se prétendrait la meilleure. Il s’agit seulement de changer, à l’intérieur de chaque religion, les manières archaïques de s’approcher de la divinité.

Au moins ici, je suis certain de la pertinence de la philosophie de l’animisme. Elle ne veut pas détruire les autres religions à son seul profit ; elle ne discrédite pas les autres religions pour se valoriser. Elle cherche seulement à rendre l’homme heureux en augmentant sa capacité à se rapprocher au plus près de la divinité. C’est pourquoi l’animisme que je défends, reçoit le seigneur Jésus Christ dans son panthéon, sans honte et sans gêne ; il reçoit même le prophète Mahomet (SAW) comme aussi une des voies d’augmentation de la puissance humaine. Les vrais et bons animistes sont de grands chrétiens et de grands musulmans. L’inverse est vrai dans un certain sens : les bons chrétiens et les bons musulmans sont des animistes qui s’ignorent sinon pourquoi manger et boire le corps du Christ, pourquoi faire sept fois le tour de la Kaaba pendant le pèlerinage à la Mecque ? Pourquoi adresser des prières à un être invisible et penser qu’il nous écoute et nous entend ? À la base de ces actions, il y a le principe animiste d’un monde immanent relié en permanence au transcendant. Au total, si La divinité a créé un monde divers et riche, il est naturel qu’il accepte la diversité dans la manière de s’approcher de Lui. Pourquoi au reste, devrait-elle limiter à une seule personne le chemin qui mène à Lui !

Salut fraternel,

Ramsès L. Boa Thiémélé,

Animiste et chrétien, lieu de culte : l'univers.

Réponse à un frère chrétien, cet animiste qui s’ignore
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