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fr. Hugues Puel Le frère Hugues Puel, de la Province de Toulouse, est économiste. Il a enseigné cette discipline à l'Université de Lyon II. Jusqu'à sa disparition, il s'est beaucoup investi dans l'association Économie et Humanisme, fondée en 1941 par le fr. Lebret
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Les nouvelles frontières de la laïcité par P. de Charentenay

Pierre de Charentenay, Les nouvelles frontières de la laïcité, Desclée de Brouwer, 2009, 220 p., 17 €.
Recension parue dans la revue Lumière & Vie

Directeur de la revue Etudes, l’auteur nous invite à mieux connaître une laïcité qui ne se limite pas aux rapports des Eglises et des Etats, mais qui prend en compte l’évolution du phénomène religieux lui-même. Après avoir noté l’absence d’une définition satisfaisante de la laïcité, il en propose une typologie tirée des constats historiques dans différents pays : laïcité de séparation, de rejet, de reconnaissance, de coopération.

L’histoire de la laïcité en France témoigne de ces différences : du Concordat napoléonien de 1804 à une séparation imposée par l’Etat en 1905, puis des arrangements après la première guerre mondiale, jusqu'au financement de postes d’enseignants dans les écoles catholiques ayant signé contrat avec l’Etat en 1959 jusqu'aux déclarations du président Sarkozy sur la laïcité ouverte et l’apport du catholicisme à la société (voir son livre publié par les éditions du Cerf en 2004, La République, les religions, l’espérance ). Le contexte change, comme l’illustre la remarque ironique de René Rémond, pour qui le centenaire de la loi de séparation célèbre en 2005 l’adieu à la religion catholique à l’heure où la République très laïque se doit d’accueillir une nouvelle religion : l’Islam.

Dans les rapports entre l’Eglise et l’Etat, Pierre de Charentenay note l’ambiguïté de l’Eglise catholique à la suite du Concile Vatican II qui, d’une part, ouvre largement le dialogue avec le monde et avec les autres Eglises et religions avec des textes comme Dignitatis Humanae et Gaudium et Spes, en reconnaissant la liberté de la conscience humaine, tout en produisant par la suite des textes qui prolongent la culture intransigeante de la Curie romaine, comme Humanae vitae (1968). De fait, les décennies qui ont suivi Vatican II ont vu la montée d’un intransigeantisme catholique qu’ont illustré en France en 2007 l’affaire du Téléthon et celle du cardinal Martino, de Justice et Paix, invitant les catholiques à cesser leur soutien à Amnesty International (p. 88-99). Ces faits divers tournent autour de la « défense de la vie » : financement de recherches sur l’embryon, aide à l’avortement de femmes violées. Aux Etats-Unis, l’épiscopat a majoritairement pris le flambeau du lobby pro-life et mené campagne contre la candidature de Barack Obama qui n’a pas suivi les positions anti-avortement de son prédécesseur.

La diversité des situations est grande. L’auteur s’intéresse aux pratiques des différents pays : l’Amérique philo-cléricale, la coopération allemande, l’Italie très romaine, la Belgique divisée, la changeante Espagne, l’imbroglio turc, le cas philippin. Il passe en revue l’attitude des diverses religions : le catholicisme et le tournant de Vatican II, le protestantisme avec ses églises traditionnelles liées aux Etats de tradition luthérienne ou anglicane et son effervescence évangélique à travers le monde, l’orthodoxie avec le renversement de situation depuis 1989 où l’Eglise est devenue un pilier du pouvoir post communiste qui a largement financé la remise en état de son patrimoine religieux immobilier, l’Islam avec sa division entre sunnites et chiites et ses manifestations fondamentalistes, l’hindouisme, qui bien qu’à l’origine de la sagesse bouddhiste et de la non-violence, a inspiré en Inde des manifestations meurtrières contre les musulmans, enfin le judaïsme toujours présent entre diaspora et Etat-nation.

La laïcité connaît donc de nouvelles frontières à cause du mouvement même des religions et des progrès de la démocratie dans des Etats nations qui se redéfinissent à travers la construction difficile de la gouvernance d’un monde interdépendant.

Ancien directeur de l’OCIPE (Office catholique d’information et d’initiative pour l’Europe), organisme créé par les jésuites à Strasbourg dès 1957, l’auteur nous parle avec une particulière compétence de l’évolution de la laïcité à travers l’unification laborieuse de l’Europe. Est décrit le contexte de l’élaboration de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne adoptée le 12 décembre 2007 qui traite de la « liberté de pensée, de conscience et de religion » en déclarant : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ».

Charentenay en conclut que « cette laïcité à l’européenne vient bousculer la France dans ses traditions. Elle propose une bonne synthèse entre le système français et allemand, des systèmes de séparation ou de coopération, pour entrer dans une laïcité de négociation ouverte à toutes les réalités partagées par les Européens, y compris les réalités religieuses » (p.205-206). Si le politique s’affranchit de la tutelle des Eglises, celles-ci interrogent donc les sociétés et les Etats à partir de leurs propres valeurs.
Dans un style simple et fluide, cet ouvrage apporte un précieux éclairage sur la question complexe et mal connue de la laïcité. On regrettera cependant l’absence d’un index onomastique qui permettrait au lecteur d’accéder rapidement aux nombreuses informations précises qu’il contient.

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