Dominicains
Couvent de Tours
  Dominicains - Province de France > Communautés > Couvents de France > Couvent de Tours > Au fil des dimanches
fr. Rémi Chéno Le fr. Rémi Chéno, du couvent de Tours, enseigne la théologie dogmatique à l'Université Catholique d'Angers.
envoyer
 
mailto
 
print
 
grossir
 
r�duire
Partager cet article :
Vigile pascale

Elles ne dirent rien a personne, car elles avaient peur. » L’évangile de Marc, dans sa première rédaction s’achevait sur cette phrase. Plus tard, on y a ajouté un appendice pour éviter cette fin abrupte.

Beaucoup s’enflamment pour les couchers de soleil. Pourtant, plus que les couchers majestueux du soleil flamboyant, l’aurore fragile à son lever est pleine de promesses. Le brouillard couvre les terres au petit matin, il fait encore frais. Premiers éveillés, les moineaux chantent dans le silence de la nuit bientôt achevée. Un jour nouveau va se lever, le soleil ne s’est pas encore montré mais déjà sa lumière révèle les couleurs, absentes durant la nuit, progressivement. L’herbe devient verte et la terre plus rouge. Le ciel bientôt laiteux, les lacs déjà moins inquiétants et moins obscurs. Mais c’est l’air, l’air lui-même qui s’éveille ! Parfois, un vent léger annonce le lever imminent du soleil. Une vibration dérobée, un secret murmuré. La vie revient. Impalpable. Impalpable mais bien là.

Merveille renouvelée chaque jour, accessible à celui-là seul qui s’est levé avant l’aube. Mais pour celui-là, l’expérience est au rendez-vous de son désir. Le jour gorgé de vie vient à lui par tous ses sens : il voit, il sent, il entend, il touche la nouveauté de ce jour. Oh ! certes, il y faut de l’attention, du silence, et beaucoup de désir. Sinon, on peut bien ne rien voir de ces merveilles.

La présence du Ressuscité est de cet ordre. Impalpable mais bien là. Elle touche tous nos sens, mais aucun ne peut l’attester, sinon par la foi. Elle répond à notre désir et le déborde, en jaillissement de joie.

Dans son roman à succès 1Q84, l’écrivain japonais Haruki Murakami parle d’une « chrysalide de l’air », quelque chose comme un cocon, tissé à partir de brins d’air, comme s’il était possible d’y saisir une impalpable présence, un matériau à la consistance nouvelle dont on puisse nouer les fibres.

Une fois qu’on s’y était habitué, ce n’était pas tellement difficile de faire sortir des fils de l’intérieur de l’air. Comme la fillette était habile de ses mains, elle parvint rapidement à exécuter l’opération. Si l’on regardait bien, il y avait toutes sortes de fils qui flottaient dans l’air. Si on voulait les voir, on les voyait.

C’est une merveilleuse métaphore de la foi pascale : elle nous fait saisir au cœur de nos expériences humaines l’intime présence du Ressuscité, dont nous tissons les fils. Et même, la foi est cette chrysalide tissée à partir de ces fils fragiles de nos expériences du Ressuscité.

Les femmes ne dirent rien à personne, parce qu’elles avaient peur. Peur de l’aventure qui s’ouvrait à elles au jardin du sépulcre. Peur de cette présence, radicalement nouvelle, qui nous traverse de part en part, qui vient nous saisir comme on est saisi, au petit matin, avant l’aube, par la beauté de ce monde.
Il faut s’habituer. S’entraîner aussi. Aller vers cette perception nouvelle pour nos sens, qui ne s’en imaginaient pas capables. Voir l’invisible, toucher l’impalpable, entendre le silence, sentir la bonne odeur du Christ ressuscité. Un monde nouveau est advenu. Nous sommes entrés dans le huitième jour de création, ce jour du Ressuscité où toutes choses sont nouvelles.

S’habituer, s’entraîner aussi, à croire, à éveiller nos sens à cette présence sous un mode inconnu et improbable, mais présence qui nous saisit, nous déroute et nous comble de toute joie.

Trouver les mots pour le dire, qui manquent encore aux femmes. Des mots à la limite, inévitablement. Des mots de l’ineffable, de l’insaisissable. Mais des mots nécessaires, aussi nécessaires qu’est décisive et ferme, et assurée cette présence du Ressuscité. Des mots sans mensonge pour dire la vérité la plus essentielle de notre monde, les mots de la Bonne Nouvelle pascale, qu’il va nous falloir crier au monde : Christ est ressuscité, ô ma joie !

Vigile pascale