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fr. Rémi Chéno Le fr. Rémi Chéno, du couvent de Tours, enseigne la théologie dogmatique à l'Université Catholique d'Angers.
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Jeudi Saint

L’engourdissement ne paraît plus très loin. Femmes et enfants, enfoncés jusqu’au cou, ne crient même plus. Ils sont comme hébétés, et se préparent à mourir. La boue visqueuse, les flots de boue qui les ont entraînés sur des longueurs inimaginables ont usé les forces qui leur restaient. La détresse est extrême. Il y a des canots, çà et là, sensés les découvrir et les repêcher. Les hommes qui y sont montés y agissent du mieux qu’ils peuvent, sans doute, mais sans finalement les rejoindre, sans descendre dans ce bourbier étouffant où ils se retrouvent piégés. Que ce soit en Louisiane, ou au Japon, ou ailleurs encore, les torrents dévastateurs d’eau et de boues mélangées entraînent les hommes à la mort, comme un tourbillon inexorable.

Mais, parfois, on voit un homme descendre jusqu’à eux. Un homme qui ne craint pas de s’immerger dans leur boue pour les en extraire. Un homme qui risque sa propre vie pour rejoindre ces naufragés au cœur de leur détresse, au cœur de leur engloutissement.

Nous connaissons tous ces hommes très vertueux, qui semblent dépasser la foule anonyme des médiocres. Nous les voyons passer au-dessus de la mer de nos médiocrités, bien loin de chacun de nous, inaccessibles... Ils sont comme de grands navigateurs qui dominent les flots de nos pauvres engloutissements. Ces vertueux-là nous importent bien peu finalement. Mais il y a aussi les saints véritables, ceux qui se font proches de nous, qui descendent habiter parmi les pécheurs, parce qu’ils se considèrent eux-mêmes de leur nombre. Ils vivent au milieu de la boue de nos vies, partagent nos engloutissements et nos détresses. Au plus bas.
Le Saint, celui dont la sainteté est la source de tous les saints, Jésus, notre Sauveur, aujourd’hui, dépose ses vêtements comme il dépose sa vie. Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la dépose. Il vient me laver les pieds, il descend dans ma misère, mes tréfonds, la boue de mon péché.

Jésus est celui qui aime vraiment les pécheurs. Il les aime d’un amour proche, qui descend jusqu’à chacun d’eux. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.

Jésus est descendu dans notre chair au jour de Noël. Jésus est descendu à nos pieds en ce Jeudi saint. Jésus est descendu de la croix, pour rejoindre ceux qui sont dans les ténèbres de la mort le Vendredi saint. Jésus nous a aimés jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême de l’amour, c’est-à-dire jusqu’à l’extrême de notre misère et de notre péché.
Lui, le plus beau des enfants des hommes, descend dans la laideur de nos vies, là où le péché nous engloutit, là où le malheur et la peine et la souffrance et la détresse nous ont piégés. Il n’a plus visage d’homme : Je suis un ver, non plus un homme.

Jésus descend jusqu’à moi pour me laver les pieds, mes pieds déjà bien abîmés, déjà bien souillés. Sans dégoût, sans gêne, il s’en saisit pour les laver, et les essuyer, et les embrasser. Il m’aime, moi, pécheur. Il ne craint pas de se souiller lui-même, et sa beauté vient illuminer le plus souillé en moi, le plus terrifié, le plus désemparé.

C’est cet amour que nous célébrons dans l’eucharistie : lui, le pain de la vie, lui, la vie même de Dieu, se fait notre nourriture, livrant son corps déposé pour nous sur le bois de la Croix. Lui se fait notre breuvage, versant son sang répandu pour nous par les clous qui l’ont transpercé. C’est pourquoi saint Jean n’a pas eu besoin de rappeler l’institution de l’eucharistie puisqu’en nous relatant l’épisode du lavement des pieds, il nous disait déjà de quel amour nous sommes aimés et à quel abaissement le Seigneur a consenti pour nous rejoindre au plus près, pour nous aimer à l’extrême.

Après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus leur commande : « Vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. » Si vraiment saint Jean a substitué le récit du lavement des pieds à celui de l’institution de l’eucharistie, alors il faut sans doute comprendre à partir de là les paroles du Christ : « Faites ceci en mémoire de moi. » Chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, nous ne faisons pas seulement mémoire des paroles de Jésus et du récit de l’institution, mais bien aussi de son amour pour nous, manifesté dans sa passion et dans son abaissement. Faire ceci en mémoire de lui, c’est le rejoindre alors dans son abaissement, le rejoindre dans cette déposition de soi au service de nos frères. Faites ceci. Comme lui, nous déposerons donc nos vêtements, nos apparats, nos fiertés, nos distances, nous déposerons jusqu’à notre vie, pour aimer les pécheurs, pour s’approcher au plus près d’eux, pour leur laver les pieds avec grande douceur. Comme Jésus, nous descendrons au plus bas, dans la boue de la détresse, de la souffrance, de la peine et du péché, pour être témoin auprès de tout homme de l’amour du Seigneur. Amen.

Jeudi Saint