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Ne sont-ils pas des hommes?

Homélie prononcée par le frère Jacques-François Vergonjeanne le dimanche 20 décembre, 4e dimanche de l'Avent

Evangile de Jésus Christ selon saint Luc, chapitre 1, versets 26 à 38

Nous célébrons le 4ème et dernier dimanche de l'Avent.

Dimanche prochain de sera Noël.

Il y a 500 ans, le 21décembre 1511, c'était aussi le 4ème dimanche de l'Avent sur l'île d'Hispaniola, devenue Saint-Domingue, dans l'archipel des Antilles. Le frère  Antonio Montesinos monte en chaire pour la prédication de ce dimanche. L'assemblée, réunie dans l'église des Dominicains, est composée de colons espagnols. Le frère Prêcheur, dans son sermon, dénonce avec force  la manière dont ces colons traitent les Indiens
qu'ils ont réduit en esclavage.

Une vingtaine d'années après la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb, en 1492, le sermon de Montesinos est la 1ère protestation contre l'inhumanité  des colonisateurs espagnols envers les Indiens d'Amérique.
Le chapitre général des Dominicains, instance suprême de l'Ordre des frères Prêcheurs, réuni à Rome en septembre 2010,  a demandé que dans toutes les églises dominicaines on prêche sur le sermon de Montesinos, le 4ème dimanche de l'Avent 2011. Nous y sommes. Je le ferai après la lecture de l'évangile de l'Annonciation de l'ange à Marie.

Préparons-nous à célébrer cette eucharistie en reconnaissant notre condition de pécheurs qui mettent leur espérance dans la miséricorde de Jésus Sauveur.

NE SONT-ILS PAS DES HOMMES ? N'ETES-VOUS PAS LEURS FRERES ?

Sur l'île de Saint-Domingue, aujourd'hui divisée en deux Etats: Haïti et  la République Dominicaine, se dresse  une très grande statue en pierre du frère dominicain Montesinos, debout, face à la mer, la main en forme de porte-voix.
C'est un puissant rappel de ce fameux sermon qu'il prononça il y a 500 ans et trop longtemps oublié.

Ce dimanche-là, le frère prêcheur prend pour thème de sa prédication la parole de Jean Baptiste: « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert ».
Voici un condensé de cette prédication adressée aux colons espagnols, avec toute l'âpreté de la parole prophétique:
«  Cette voix vous dit que vous êtes en état de péché mortel. Dites-moi: quel droit vous autorise à maintenir les Indiens dans un si affreuse servitude ...? Comment les maintenez-vous opprimés et accablés, sans leur donner à manger, sans les soigner dans leurs maladies qui leur viennent des travaux excessifs dont vous les accablez et dont ils meurent ... ? Vous les tuez pour obtenir chaque jour un peu plus d'or. Quels soins prenez-vous de les instruire dans notre religion pour qu'ils connaissent leur Dieu Créateur ? Ne sont-ils pas des hommes ? N'êtes-vous pas tenus de les aimer comme vous-mêmes? »

Comment, ces colons espagnols qui se disaient chrétiens, sûrs de leur bon droit et la conscience tranquille, en sont-ils arrivés à considérer les Indiens comme des sous-hommes (j'emploie ce mot à dessein: on le trouvait dans l'idéologie nazie) au point de les traiter de manière si inhumaine ? « Vous les tuez pour obtenir chaque jour un plus d'or ! » leur avait dit Montesinos.

Quand des hommes, enivrés de pouvoir, se mettent à idolâtrer l'argent, ils sont capables d'infliger les pires sévices à leurs semblables plus faibles.Dans leur aveuglement, ils deviennent insensibles au sentiment de fraternité. Alors, véritablement, l'homme devient un loup pour l'homme.

Cette prédication-protestation, à la manière des prophètes de l'Ancien Testament,
avait été préparée par tous les frères de la communauté du frère Antonio qui étaient scandalisés par les violences infligées à la population indigène.
De sorte que, lorsque les colonisateurs espagnols en colère,vinrent demander au frère de se rétracter, le prieur de la communauté et tous les frères ont fait bloc derrière leur porte parole. Aucune menace n'a pu les faire céder.

Ce sermon a eu un grand retentissement jusqu'à la cour d'Espagne. Hélas, exceptées quelques conversions de colons, dont celle de Bartolomé de las Casas, qui était un des colons qui se trouvaient dans l'assemblée ce dimanche-là, cette protestation n'empêcha pas l'esclavage de prospérer. Bientôt, les Indiens seront remplacés par des esclaves africains. Toutefois, la voix prophétique fut relayée par des théologiens de l'université de Salamanque qui commencèrent à élaborer les rudiments des droits humains.
500 ans après la protestation prophétique, qui est comme l'écho de l'indignation divine, nos communautés doivent se laisser interroger. Echappent-elles à  toute admonestation prophétique ? Aujourd'hui comme au temps de Montesinos il y a toujours des hommes et des femmes dont la dignité est bafouée.« Ne sont-ils pas des hommes?  Ne devons-nous pas les aimer comme des frères ? » Aujourd'hui, comment assurer la fonction prophétique, comment ouvrir les yeux des aveugles ? (L. Berten) La tâche est immense, décourageante, dépasse nos capacités individuelles. C'est ensemble, en communauté, qu'il nous faut reprendre sans cesse l'oeuvre de libération de l'humanité. Mission impossible !

Vraiment ?

Au jour de l'Annonciation, l'ange Gabriel dit à la jeune fille Marie:«  Tu vas concevoir et enfanter un fils, tu lui donneras le nom de Jésus ». Jésus veut dire en hébreux: le Seigneur sauve. Depuis le meurtre d'Abel par son frère Caïn, l'humanité est prisonnière de la violence. Mais, depuis que Jésus, Dieu Sauveur, est venu partager notre condition humaine, notre humanité stérile est devenue capable d'enfanter l'homme nouveau, c'est-à-dire l'homme fraternel. Si j'en crois la parole de l'ange Gabriel à Marie, au sujet de sa vielle cousine Elisabeth: " Rien n'est impossible."

Ne sont-ils pas des hommes?