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Assurance vie (éternelle?)

Homélie du frère Gabriel Nissim prononcée au couvent de Strasbourg le 18 mars, 4e dimanche de carême

Evangile de Jésus-Christ selon saint Jean, chapitre 3, versets 14 à 21

     Y en aurait-il parmi vous qui seraient dans les assurances  ? Et spécialement dans les assurances-vie  ? Je vous pose la question parce qu’avec l’évangile que nous venons d’entendre, vous avez là une bonne concurrence, et même une sacrée concurrence  ! Rien moins que Dieu lui-même qui envoie Jésus nous proposer son assurance-vie, ou plutôt nous dire  qu’avec lui, toutes les assurances-vie sont devenues inutiles puisque Jésus est venu pour nous apporter la vie «  éternelle  ».
     Maintenant, première question  : est-ce vraiment une proposition sérieuse, fiable  ? Nous n’avons aucune preuve que cela marche… Nous avons seulement le témoignage des premiers chrétiens, de leur foi – une foi assez forte cependant pour avoir changé radicalement leur façon de vivre, comme aussi celle de beaucoup d’autres après eux, qui ont été jusqu’à mourir martyrs. Pour eux, Jésus a effectivement franchi la mort comme un passage  : la pierre de son tombeau n’est pas retombée comme celles qui viennent fermer nos tombes ; elle s’est au contraire ouverte pour lui vers une vie nouvelle, éternelle.
     Alors deuxième question  : cette vie-là, cette vie «  éternelle  », ce serait quoi par rapport à ce qu’est la vie pour nous ici et maintenant  ? La caractéristique la plus évidente, c’est qu’elle serait «  éternelle  ». Mais est-ce une question de longueur, de temps qui s’étire indéfiniment, parce qu’alors (vous connaissez la plaisanterie), le risque, c’est que «  l’éternité, ce soit très long, surtout vers la fin  !  »
     Plaisanterie peut-être, mais qui a en réalité beaucoup de vrai. De fait, ce n’est sûrement pas une question de temps. Eternel ici veut dire que cette vie nouvelle a un rapport direct avec Dieu, qui, lui, est hors du temps. Ce n’est pas une question de quantité, mais bien de qualité de vie – une qualité de vie en prise directe avec Dieu.
     Nous avons beaucoup de façons de nous sentir bien vivants  : faire un travail qui nous passionne, réaliser, créer dans l’ordre artistique ou artisanal  ; nous émerveiller de ce qui est beau et bon  ; sentir notre cœur et notre corps en pleine forme  : danser, nager, courir, et tant d’autres choses. Or, par rapport à tout cela, Jésus vient nous dire  : oui, tout cela est bel et bon. Mais attention à ne pas passer à côté de l’essentiel. Ce qui va vous faire atteindre à la vie au sens plénier, au sens proprement divin, c’est d’aimer. Car, pour Dieu, autant que nous puissions le comprendre, vivre et aimer, c’est une seule et même chose  : «  Dieu a tant aimé le monde qu’il nous a donné son fils, son unique  ». Autrement dit, l’amour qu’il y a entre Dieu et son Fils, son Unique, cet amour qui est le Saint Esprit, c’est cela même, et rien moins, qu’il désire de tout lui-même voir exister entre lui et chacun de nous, entre nous les uns avec les autres.
    
     Cet amour au sens de Dieu est sans doute assez différent de ce que nous, nous mettons aujourd’hui sous ce mot. Autant qu’on puisse en parler (car cela nous dépasse infiniment), ce serait de l’ordre de ce que nous vivons quand nous nous engageons dans une relation forte, une qualité de relation vraie entre nous.
     Jésus vient nous «  sauver  »  en ce sens-là : non pas en nous disant   «  ne vous inquiétez pas, je vous ferai échapper à la mort  », mais plutôt  en nous indiquant dès maintenant la meilleure, la vraie façon de nous sentir et d’être réellement des vivants. En nous indiquant la seule dimension de notre vie humaine qui soit capable de défier la mort et de la surmonter  : une qualité de fond des relations que nous avons les uns avec les autres.
    
     Quand l’évangile que nous venons d’entendre nous dit au début «  il faut que le fils de l’homme soit élevé  », cela veut dire en effet deux choses indissociables : «  élevé  » sur la Croix, et «  élevé  » aux cieux, en Dieu. Car pour être «  élevé  » jusqu’en Dieu, au-delà de la mort, il n’y a en effet pour le «  fils de l’homme  », comme pour tout être humain, pas d’autre chemin que d’aimer en vérité. Pour atteindre à cette «  qualité  » divine d’amour et donc de vie, plus forte que la mort, le seul chemin, c’est celui qu’a pris le Christ lui-même, lui qui est tout à la fois «  le chemin, la vérité, la vie  » (évangile selon s. Jean, 14,6). Les trois vont ensemble  : comme Jésus a lui-même aimé en vérité, vécu en vérité, et qu’ainsi il a surmonté la mort, à notre tour de prendre le même chemin  : il est «  le chemin pour vivre en vérité  ».
    
     Juste un exemple que je voudrais vous donner par rapport à nous, aujourd’hui, et à la façon de vivre qui se développe ici en France, en Europe occidentale et ailleurs, depuis quelques années. Une façon de vivre, vous l’observez comme moi,  de plus en plus orientée au quotidien sur la «  consommation  ». Et un certain  nombre d’études montrent que cela se fait justement au détriment de la relation  : la consommation est en train de remplacer la relation. On cherche à «  avoir  », de plus en plus d’argent, de plus en plus de choses, comme si cela pouvait remplir une existence, comme si c’était cela le but de notre vie. Ce qui est grave, ce sont non seulement les disparités et les injustices que cela entraîne, entre riches et pauvres, mais l’égoïsme que cela développe. Certes, nous sommes sollicités par beaucoup d’associations pour donner, et nous y répondons souvent non sans générosité. Mais si nous sommes tant sollicités, c’est en raison de la montée croissante de la pauvreté dont souffrent tant de personnes  : c’est que le système de fond de notre société est bâti pour l’avoir, pas pour le partage, pas pour la solidarité, pas pour la relation.
    
     Je sais bien comme vous que c’est évidemment beaucoup plus facile de chercher des satisfactions à travers des choses que je peux accumuler, car les objets, l’argent, cela se laisse prendre et posséder. Alors que la relation, c’est une toute autre affaire  ! Je ne pourrai jamais posséder une personne, je ne devrais jamais même tenter de la posséder (même si on ne se prive pas de chercher à «  posséder  » les autres). Non, la relation n’est jamais facile quand j’ai en face de moi une liberté, une personne. Il me faudra faire tout un investissement pour l’approcher, l’apprivoiser, la comprendre, pour trouver avec elle la bonne distance, comme on dit. Et les années qui passent ne rendent pas cela plus facile  : c’est un effort permanent que de la respecter dans sa liberté à elle, de vouloir son bien à elle.
     Mais ce que le Christ nous dit dans tout l’Évangile comme par sa vie, ce que la Bible nous dit tout au long, c’est que là se trouve la vraie vie, la vérité de notre vie  : c’est sur ce chantier là qu’il nous faut investir si nous voulons «  vivre  », si nous voulons atteindre à une vraie «  qualité  » de vie.
    
     J’ajoute ceci pour terminer, afin d’éclairer la parole de notre évangile sur le «  jugement  ». Celui qui commet l’erreur de se fier à ce qu’il possède n’a de fait pas besoin d’être «  jugé  » : les conséquences apparaîtront toutes seules – ce sur quoi il s’appuyait se révèle incapable de nourrir son cœur  ; ça ne tient pas. Pas plus les choses que les personnes, quand d’une façon ou l’autre, dans la relation avec eux, on cherche à les «  avoir  ». Un jour ou l’autre ça se révèle pour ce que c’est  : incapable de faire vivre, de m’habiter et de me remplir le cœur d’un bonheur durable.
     A l’opposé, celui qui met son trésor, et donc son cœur à essayer d’atteindre à des relations de plus en plus vraies avec les autres, il s’aperçoit, au fil du temps, que de fait cela le construit. Celui-là, qu’il sache ou non que Dieu est là, il «  croit  »  : il «  fait la vérité  » dans sa vie. Alors il constatera que cela donne du goût à la vie, dès maintenant. Alors surtout, cette qualité-là de vie vraie est plus forte que la mort  : «  il est déjà passé de la mort à la vie  ».
    
     Car tel est le chemin pour vivre en vérité humaine et divine  : chemin de compagnonnage humain, de fraternité, où nous allons ensemble vers nous-même. Chemin de passage vers la lumière, que le Christ a ouvert.  

Assurance vie (éternelle?)