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Couvent Saint-Jacques
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fr. Claude Geffré Le frère Claude Geffré, du couvent Saint-Jacques à Paris est théologien. Il s'est particulièrement intéressé aux questions d'herméneutique.
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Pâques ou la victoire de la foi

Cette homélie a été prononcée par le frère Claude Geffré, lors de la messe du jour de Pâques, au couvent Saint-Jacques.

Barre verte

« Il vit et il crut ». Il, c’est Jean, le disciple que Jésus aimait. Il est arrivé le premier au tombeau dès que Marie-Madeleine a annoncé la nouvelle étonnante de la disparition du corps de Jésus. Mais il cède sa place à Pierre. Alors, il se penche à son tour et il constate que le tombeau est vide, ou mieux ouvert sur l’infini, sur le mystère. Que voit-il en effet ? Le linceul, le linge qui recouvrait sa tête, c’est-à-dire les traces du grand Absent. « Il vit et il crut ». Le premier, il a compris. Le corps de Jésus n’a pas été enlevé : il est ressuscité ! Et il note que « Jusque là, les disciples n’avaient pas vu, c’est-à-dire compris, que d’après l'Écriture il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. »

Comme les disciples, nous sommes lents à croire parce que la résurrection comme victoire sur la mort est un événement trop énorme. Et pourtant, si Pâques est la fête par excellence des chrétiens, c’est parce qu’il est difficile de se dire chrétien sans croire en la résurrection du Seigneur. Si le Christ n’est pas ressuscité, « nous sommes les plus malheureux des hommes », nous dit saint Paul.

Il est relativement facile de croire à l’existence de Dieu. Croire en la résurrection, c’est une autre affaire, quelque chose de tout à fait au-delà de notre expérience. Des sondages récents nous disent que environ 62% de Français se disent catholiques, mais seulement 47% d’entre eux croient à la résurrection.
Ce matin, nous célébrons la fête de Pâques en communion avec tous les chrétiens dans le monde entier. Notre joie est d’autant plus grande que toutes les Églises, l'Église romaine, les Églises d’Orient, les Églises de la Réforme fêtent pour une fois Pâques le même dimanche. La parole de Pierre aux premiers chrétiens s’adresse aussi à nous : Ce Christ ressuscité, « vous l’aimez sans l’avoir vu, vous croyez en lui sans le voir encore : ainsi tressaillez-vous d’une joie ineffable et glorieuse » (1 P 1,18).

Le jour de Pâques, nous célébrons la victoire de la vie sur la mort. Mais nous célébrons aussi la victoire de la foi sur le doute, sur notre scepticisme, sur notre mal-croyance. Au sortir de l’hiver, c’est le moment de nous réveiller. Dans le Nouveau Testament, notre mot français « ressusciter » traduit deux verbes grecs qui veulent dire « se lever, se mettre debout » ou « se réveiller, sortir de son sommeil ».

J’évoquais la joie des premiers chrétiens. En dépit de la persistance de beaucoup de légendes, je suis toujours dans l’admiration quand je pense à cette nuée de témoins qui n’ont cessé depuis plus de deux millénaires de proclamer : « Christ est ressuscité ! » La foi en la résurrection a résisté à des tonnes d’objections critiques. Il est vrai que l’événement même de la résurrection ou, mieux, de la glorification du Seigneur le matin de Pâques, nous dépasse complètement. Nous sommes déjà dans le monde des "choses d’en haut" qui échappe à l’histoire. Mais pour autant, notre foi n’est pas un saut dans l’absurde. Elle s’appuie sur le témoignage historique des apôtres et leur propre témoignage est crédible dans la mesure où il repose sur ces signes que sont le tombeau vide, les apparitions à Marie-Madeleine, aux disciples d'Emmaüs, à Thomas et aux Onze, aux disciples avec lesquels il a bu et mangé au bord du lac de Galilée.

Contrairement à ce que nous imaginons spontanément, le registre de la foi des apôtres n’est pas tellement différent du nôtre. Certes, ils sont des témoins oculaires. C’est même cela qui détermine leur qualité d’apôtres. Mais ils sont des témoins croyants. Le fait de revoir Jésus marqué des stigmates de sa passion ne les dispense pas de la foi. Ils ne peuvent reconnaître Jésus de Nazareth comme Christ Seigneur ressuscité que dans la foi. Pour eux comme pour nous, la foi au Christ ressuscité est le don gratuit de Dieu, le témoignage intérieur de l’Esprit : « Heureux êtes vous de croire sans avoir vu » !

Je crois au Christ toujours vivant qui siège à la droite du Père. Je crois que la résurrection du Christ est la promesse de notre propre résurrection. Mais n’attendez pas de moi que je vous décrive le statut, le comment de notre condition de bienheureux dans la vie éternelle. La résurrection, cela commence aujourd’hui. Je préfère méditer sur le paradoxe de notre condition humaine, qui est sous le signe de l’alternance de la vie et de la mort, à la lumière du mystère pascal.

Croire à la résurrection du Christ, ce n’est pas seulement croire en la promesse d’une vie éternelle après la mort, c’est croire qu’il y a au milieu de notre vie un principe de renouveau qui peut retourner les choses. Il est permis de comprendre toute vie humaine comme une existence pascale. Je veux dire qu’elle est sous le signe d’un passage incessant de la vie à la mort. Même si nous ne voulons pas le regarder en face, nous savons bien qu’il y a une mise à mort progressive de notre jeunesse, de notre santé, de nos projets, de notre capacité d’aimer et de créer.

Or depuis qu’il y a eu la Pâque du Christ, c’est-à-dire son passage au Père, notre vie peut devenir avec le Christ un passage de la mort à la vie. Comme dit l’épître aux Colossiens que nous avons entendue tout à l’heure, « votre vie reste cachée avec lui en Dieu ». Et Paul répétait aux premiers chrétiens : « Si vous mourez avec le Christ, vous êtes déjà vivants avec lui ».

Vous le savez comme moi, il y a des hommes et des femmes qui anticipent leur mort au plan spirituel parce qu’ils vivent une vie repliée et entièrement crispée sur elle-même, sans ouverture aux autres, sans attention aux grands défis du monde présent. Ce sont des morts vivants, des sépulcres blanchis. Or quel que soit notre âge, notre cœur peut toujours battre jeune. C’est saint Jean qui nous a livré la clé d’une existence humaine sous le signe du mystère pascal quand il a tout résumé par ces quelques mots : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères » (1 Jn 3,14).

En ce matin de Pâques, je vous invite à redécouvrir en vous un principe de nouvelle naissance, le germe d’un nouveau printemps. Il ne suffit pas de répéter et de chanter avec tous les chrétiens ; « Alléluia, le Christ est ressuscité ! » Il faut le traduire dans notre vie non seulement avec des mots mais par des gestes, j’allais dire avec de la chair et du sang. Alors, la résurrection ne sera plus un beau mythe du passé qui laisse le monde inchangé. Elle engendrera une histoire réelle, celle des hommes et des femmes qui ne prennent pas leur parti du monde tel qu’il est.

Nous témoignons de la résurrection chaque fois que nous parions pour la vie et pour l’avenir contre les démons de la désespérance.
Nous témoignons de la résurrection chaque fois que nous en aidons quelques-uns à tenir debout et à pressentir l’aube qui pointe au bout du tunnel.
Nous témoignons de la résurrection chaque fois que nous remportons la victoire sur le néant, qu’il s’agisse du péché lui-même ou de la médiocrité ou de la laideur dans notre vie.

Après un printemps timide, le soleil se lève déjà. La liturgie pascale reprend le verset du psaume, « D’un bout du ciel il surgit. Il vire à l’autre bout et rien n’échappe à sa chaleur ». À la suite des apôtres et de la foule des témoins du Christ ressuscité qui nous ont précédés d’un bout à l’autre des siècles, je vous invite à vous sentir dépositaires d’une espérance toute neuve pour le monde de l’an 2010.

Frère Claude Geffré, o.p.

Andrea del Castagno, 1447