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fr. Claude Geffré Le frère Claude Geffré, du couvent Saint-Jacques à Paris est théologien. Il s'est particulièrement intéressé aux questions d'herméneutique.
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4e dimanche C

« Nul n’est prophète en son pays »

Homélie donnée par le frère Claude Geffré lors de la messe dominicale du dimanche 31 janvier 2010, au couvent Saint-Jacques.

Évangile selon saint Luc, chapitre 4, versets 21 à 30.

Barre verte

« Nul n’est prophète en son pays »

C’est là un avertissement utile dont tout prédicateur devrait tenir compte. Il y a plusieurs types de prophètes. Il y a les prophètes un peu démagogues qui vous promettent des lendemains qui chantent. Il y a les prophètes de malheur qui vous annoncent des catastrophes pour mieux vous convaincre de changer de vie. Et puis, il y a les bons prophètes. Ceux-là sont les porteurs d’une bonne nouvelle, celle qui concerne l’essentiel dans notre vie, à savoir notre libération quel que soit notre enfermement, pas seulement les quatre murs d’une prison, mais la prison de nos peurs, de nos regrets, de nos intérêts.

Jésus est de ceux-là comme le montre cet épisode un peu étrange de sa prédication dans la synagogue de Nazareth, sa petite patrie d’origine. Au début, ses compatriotes sont sous le charme et ils s’étonnent du message de grâce qui sort de sa bouche quand il commente pour eux un passage du livre d’Isaïe. C’est trop beau, parce que Jésus, ils le connaissent bien. C’est le fils du charpentier Joseph. On connaît sa mère et ses frères : c’était un gamin comme les autres. Il arrive à Jésus la mésaventure que beaucoup de grands hommes, des hommes politiques ou des prix Nobel ont connu, quand ils reviennent dans leur modeste village d’origine. On les connaît trop bien pour reconnaître leur véritable identité. D’où la remarque désabusée de Jésus : « Aucun prophète n’est bien reçu dans son pays d’origine ».

Le fils de Joseph

Contrairement à notre imaginaire spontané, je voudrais vous inviter à prendre au sérieux l’humanité ordinaire de Jésus de Nazareth, disons son incognito. Il y a tant de discours édifiants sur un Jésus idéal qui n’a qu’une apparence d’homme. Le Dieu invisible s’est rendu visible à travers l’humanité ordinaire de Jésus le Galiléen. Cet homme trop humain qui est l’icône du Dieu invisible peut devenir un obstacle pour ceux qui ne sont pas disposés à reconnaître sa véritable identité.
Ce n’est pas le lieu de vous proposer une réflexion théologique sur le mystère de l’incarnation, le Verbe fait chair. Je vous livre simplement cette pensée de Pascal que j’ai souvent méditée : « Il n’était pas juste qu’il parût d’une manière manifestement divine, absolument capable de convaincre tous les hommes, mais il n’était pas juste aussi qu’il vînt d'une manière si cachée qu’il ne pût être reconnu par ceux qui le cherchaient sincèrement ».
Jésus n’a pas seulement été méconnu comme prophète par ses compatriotes. Ceux-ci deviennent agressifs à son égard. Jésus l’a parfaitement deviné et il leur prête le dicton ironique : « Médecin, guéris toi toi-même ! » Pour le comprendre, il faut restituer le texte d’Isaïe que Jésus est en train de commenter. C’était justement l’objet de l’évangile de la messe de dimanche dernier. Voici cette citation bien connue d’Isaïe :
« L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres… » Et Jésus d’ajouter : « aujourd’hui cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »
Mystère du refus de reconnaître dans le fils de Joseph le prophète qui a reçu l’onction même de l’Esprit du Seigneur, c’est-à-dire le Messie… et refus d’entendre la Bonne nouvelle annoncée aux pauvres de cœur, à savoir la Bonne nouvelle de leur libération.

L’élargissement

En fait, saint Luc veut nous faire comprendre que cette non réception de Jésus par ses compatriotes est comme un symbole et une anticipation du refus par le peuple d’Israël du Messie envoyé par Dieu. Et en vertu du choix de Dieu, la promesse faite au peuple juif va s’accomplir au profit de toutes les nations, c’est-à-dire les païens. Et c’est le même Luc qui racontera dans les Actes des Apôtres comment, en dépit des réticences de l'Église naissante des judéo-chrétiens, l’Esprit de Dieu envoie les apôtres porter la bonne nouvelle aux païens. Au risque de rendre furieux ses compatriotes, c’est Jésus lui-même qui montre que cet élargissement au-delà des frontières d’Israël est déjà en œuvre dans le premier Testament. Il y avait beaucoup de veuves en Israël. Et pourtant, c’est à une veuve étrangère, dans la ville de Sarepta, dans le pays de Sidon, qu’Elie est envoyé. Et il y avait beaucoup de lépreux en Israël, mais c’est Naaman le Syrien qui est purifié et guéri.
Le discours provocant de Jésus est proprement insupportable pour ses concitoyens de Nazareth. Ils le poussent hors de la ville et comme celle-ci est construite sur une hauteur, ils sont prêts à le jeter en bas pour le faire mourir. Avec une admirable sobriété, Luc se contente de dire : « Passant au milieu d’eux, Jésus allait son chemin ». Son chemin, c’est la route toute tracée vers Jérusalem et donc vers la mort sur la Croix dans la fidélité à la Bonne nouvelle que Dieu l’a chargé d’annoncer à tous les pauvres de la terre. Je vous invite à contempler un instant ce passant considérable pour rependre une expression qui désignait le cheminement du poète Rimbaud.

L’aujourd’hui de la Parole de Dieu

L’élection du peuple juif, le refus du Messie par le peuple élu, l’extension à toutes les nations païennes de la promesse faite à Israël, c’est là un très grand mystère qui nous dépasse complètement. Après des siècles d’hésitation et de confusions, il a fallu attendre le vingtième siècle pour que l'Église du Christ comprenne que les juifs demeurent les frères aînés des chrétiens et qu’ils attendent ensemble selon leur vocation propre l’avènement du Royaume de Dieu. En effet, la promesse faite au peuple élu est sans repentance comme le rappelait il y a quelques jours Benoît XVI à la Synagogue de Rome.
Je disais en commençant que tout prédicateur doit se souvenir que nul n’est prophète en son propre pays. J’ai le sentiment d’être chez moi dans cette petite patrie que constitue notre communauté de la messe du dimanche matin au couvent Saint-Jacques. Et je ne risque pas d’être contesté si je suis seulement là pour vous dire que c’est aujourd’hui, pour vous, que la Parole de Dieu s’accomplit. La bonne nouvelle de la libération continue d’être annoncée aux pauvres. La Parole de Dieu prend toujours des formes imprévues. Aujourd’hui, elle prend la forme de cette immense fraternité de la communauté mondiale au chevet du peuple terriblement meurtri de Haïti.
Nous avons relu tout à l’heure la fameuse hymne à la charité de saint Paul dans la première Lettre aux Corinthiens. Puisqu’on s’interroge toujours sur la vocation de prophète au sein de l'Église, je veux seulement partager avec vous en conclusion cette conviction si forte de Paul quand il déclare : « J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu et toute la foi pour transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien » (1 Co 13, 2). La vérité risque de devenir une idole si elle ne conduit pas à la charité, c’est l’idée sur laquelle je voulais insister en terminant.

Frère Claude Geffré o.p.

4e dimanche C