Le frère Bernard-Dominique Marliangeas a travaillé pendant plusieurs années au Jour du Seigneur et au CNPL. Il est aujourd'hui le Père Maître des étudiants de Lyon.
Après avoir évoqué le temps de l'Avent, le frère Bernard-Dominique poursuit son parcours en s'arrêtant maintenant sur le temps de Noël et de l'épiphanie.
L’Epiphanie fut d’abord une fête propre aux églises orientales. Lorsque, dans la seconde moitié du 4ème siècle, Rome commença à fêter le 6 janvier, elle y transféra le souvenir de l'adoration des mages. La liturgie romaine voit avant tout dans l'Épiphanie la révélation du Christ aux païens, dont les mages sont les prémices alors que pour les églises d’Orient, elle est la fête du baptême du Seigneur.
L’église catholique célèbre le baptême du Seigneur dans une fête particulière, le dimanche suivant l’Epiphanie. Mais à l’office de la fête de l’Epiphanie, l’antienne du benedictus, à laudes, et l’antienne du Magnificat, aux vêpres, nouent la gerbe des trois évènements qui manifestent pour les croyants que Jésus est le Messie. Elles développent le thème des noces du Christ et de l'Église qui se jouent dans le baptême de Jésus, l’adoration des mages (propre à l’Evangile de Matthieu) et le miracle de Cana (rapporté par Jean seulement) :
Aujourd'hui l'Église est unie à son Époux ; le Christ, au Jourdain, la purifie de ses fautes ; les mages apportent leurs présents aux noces royales ; l'eau est changée en vin pour la joie des convives, alléluia. (antienne du Benedictus).
Nous célébrons trois mystères en ce jour. Aujourd’hui l’étoile a conduit les mages vers la crèche ; aujourd’hui l’eau fut changée en vin aux noces de Cana ; aujourd’hui le christ a été baptisé dans le Jourdain pour nous sauve, alléluia. (Ant. Magnificat)
Une dévotion populaire : la crèche
Nous avons là une coutume chrétienne qui a l’intérêt de faire le pont entre l’univers familial et l’univers liturgique.
Pour la Noël de 1223, à Greccio, François d'Assise installa une mangeoire remplie de paille près de laquelle il amena un âne et un bœuf. Avec la permission du pape, il posa dessus un autel, et un prêtre y célébra la messe. Après lui, les Franciscains se firent les promoteurs de la dévotion à la Crèche, comme ils le furent du Chemin de la Croix.
Il est important de remarquer que la présence du bœuf et de l’âne ne sont pas une pure invention de François d’Assise. Ils réfèrent à un texte du prophète Isaïe – qui malheureusement ne se trouve pas dans les lectures du dimanche mais qui ouvre le temps de l’Avent dans l’office des lectures -. C’est le début du livre d’Isaïe (Is 1,2-3). Ces 1er versets campent d’emblée un ensemble de traits que l’on retrouve dans la mise en scène de la nativité :
| Isaïe 1,2-3 | Luc 2,7…14 |
| Ecoutez, cieuxTerre prête l’oreille | Gloire à Dieu dans les cieuxPaix sur la terre (Lc 2,14) |
| J’ai élevé des fils… | Elle enfanta son fils premier né (Lc 2,7) |
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Mais ils se sont révoltés contre moi. Un bœuf connaît son propriétaire |
Il n’y avait pas de place pour eux (Lc 2,7) |
| Et un âne la mangeoire de son maître… | elle le coucha dans une mangeoire (Lc 2,7) |
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La fille de Sion va être Comme une cabane dans une vigne, Comme un abri dans un champs |
Les bergers passaient la nuit dans les champs Lc 2,8) |
| Comme une ville sur ses gardes | Pour garder leurs troupeaux (Lc 2,8). |
On voit que, dans le texte d’Isaïe, l’âne et le bœuf ne sont pas là pour le folklore. Leur attitude est une provocation à l’égard des croyants : si le bœuf et l’âne sont capables de reconnaître leur maître, qu’en est-il de nous ?
On pourrait très bien se servir des textes d’Isaïe et de Luc pour bâtir progressivement une crèche.
On situe d’abord l’horizon de l’événement :
Rien moins que l’univers entier (ciel et terre).
Puis les acteurs :
Il y a ceux qui restent enfermés dans leurs maisons et ceux qui sont dehors ; L’évangile nous parle de bergers qui passent la nuit dehors, pas du tout par plaisir, tandis que la ville dort. On peut penser, aujourd'hui, à ceux qui assurent, pour le bien de tous, un service 24h sur 24 - et c'est à eux, les premiers, qu'est adressée la Bonne Nouvelle.
Il y a ceux qui veillent, parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement – on peut penser à tous ceux que l’insomnie garde éveillés – les malades et tous ceux que l’inquiétude ou la tristesse empêchent de dormir ; mais il y a aussi les veilleurs dans la foi, tous ceux qui vont se rassembler dans la nuit de Noël, habités par une joie qui rayonne au cœur même de leurs faiblesses comme de leurs espérances.
Il y a enfin tous les « chercheurs » de Dieu, représentés par les mages, dans les récits de l’Epiphanie.
Enfin, au centre de la crèche, le signe qui nous est donné de l’amour de Dieu :
Non pas la lumière factice de nos illuminations ; mais la lumière d’un visage d’enfant. Comme le chante Isaïe lui-même :
« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière..
Un enfant nous est né, un fils nous a été donné. » (Is 9,1.5)
Faire advenir du nouveau dans nos vies
Cette lumière, il nous reste à la faire rayonner dans notre vie. Dans le sermon sur la montagne Jésus, s’adressant à ceux qui accueillent son message de bonheur (les béatitudes), leur dit :
« Vous êtes la lumière du monde (…) on allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. De même que votre lumière brille devant les hommes ; alors, en voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux.» (Mt 5,14-16)
L’image du lampadaire suggère bien que les disciples ne sont pas en eux–même lumière, mais rayonnent la lumière. La lumière, c’est le Christ lui-même dont le prologue de St Jean dit qu’il est :
« La lumière véritable éclairant tout homme venant en ce monde. » (Jn 1,9)
il s’agit, bien sûr, de toute autre chose qu’une lumière extérieure. On peut penser à la lumière intérieure qui éclaire le regard.
En fait, la façon dont je regarde dépend beaucoup de la façon dont je suis regardé.
Et de la part de Dieu, Jésus nous l’atteste, ce regard est un regard d’amour. A nous de savoir y accorder notre propre regard sur nous-même et sur les autres.
La fête de Noël s'est sécularisée. Nous avons à recevoir de plein fouet les annonces publicitaires, les lumières, les vitrines débordantes, tout ce qui fait de Noël une fête de la consommation. Nous avons à souffrir du décalage entre cela et les besoins véritables des hommes ; mais nous avons aussi à savoir reconnaître tous les gestes positifs que cette fête fait naître chez certains, qu'ils soient croyants ou non. Les cadeaux qui vont s’offrir valent bien plus par la joie et la tendresse qu’ils éveillent que par leur prix ! Et bien plus importante que les lumières extérieures est ici la lumière des regards.
Il est frappant de constater la place qu’occupent les mots « nouveau » dans les textes du temps de Noël – Epiphanie. Les prophètes annoncent du nouveau ; Jésus est le nouveau Moïse ; Marie est la nouvelle Eve. La nativité inaugure l’humanité nouvelle.
Dès maintenant, fêter l’avènement du Sauveur c’est faire advenir du nouveau en nous et dans nos relations avec le monde.
Est vraiment nouveau ce qui va dans le sens du pardon, qui ouvre à l’universel et fait chercher l’unité à travers les différences et les conflits.
Est vraiment nouveau ce qui va dans le sens de la justice, qui veut pour les autres ce que l’on voudrait pour soi-même.
Est vraiment nouveau ce qui va dans le sens du goût et de la lutte pour la vie.
C’est à cet effort pour qu’advienne du nouveau que pourrait se ressourcer le sens de nos vœux de bonne année.




