Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).
Nous poursuivons notre série sur la Bible comme prise de parole. Nous vous invitions, si vous ne l'avez pas encore fait, à lire ou relire les deux premiers articles de cette série.
Prendre la parole se produit dans le temps. Après la première séparation d'avec Dieu (Genèse 3), tout est devenu plus difficile, mais rien n'a été abandonné du projet initial de Dieu. Il s'agit toujours pour les humains de vivre avec Dieu, d'apprendre à lui parler en tant que personnes et à parler aux autres [1].La Genèse note régulièrement la lente émergence de la parole adressée par les humains à Dieu. Quand naît Énoch, le fils de Seth, lui-même troisième fils d'Adam et Ève, "on commença d'invoquer le nom du Seigneur" (Genèse 4, 26). Plus tard, quand Rébecca s'inquiète des mouvements intra-utérins qu'elle ressent fortement, "elle alla consulter le Seigneur" (Genèse 25, 22). De même, la parole adressée aux humains demande un long apprentissage. Le thème de quitter les siens est lié au fait de prendre la parole. C'est pour trouver une parole vraiment sienne que l'on part (même si c'est contraint et forcé, comme dans le cas de Joseph) : on entend Abraham parler une fois qu'il a quitté sa famille (Genèse 12), Jacob parle véritablement à son frère Ésaü après vingt ans de séparation (Genèse 33).
Lorsque Jésus commence à parler, il est un homme fait, d'une trentaine d'années. Pourquoi n'a-t-il pas commencé plus toi ? Même au seul point de vue social et historique, nous sommes à une époque où tout commence plus lot que de nos jours. Jésus a atteint la trentaine avant de déclencher sa parole. Une manière de dire que, quelles que soient les circonstances, les cultures, les périodes, il y a vers cet âge une étape décisive qui est franchie et que l'on ne peut pas "zapper" le temps antérieur. La mise en place de la parole dans la chair se fait lentement.
Parole contre les marchands du temple
Dans l'évangile de Jean, Jésus monte à Jérusalem très vite et chasse les marchands du temple, non sans les avoir bâti us avec des fouets qu'il a lui-même fabriqués (Jn 2, 13-22). Pour pouvoir accomplir un tel geste, si prémédite, pour proclamer les paroles qui accompagnent ce geste, il faut avoir mûri pendant trente ans. Trente ans pour qu'il soit clair pour soi que, si l'on agit ainsi et si l'on dit les paroles que l'on dit alors, ce n'est ni par paranoïa, ni par nervosité intempestive. Trente ans pour qu'une parole qu'un geste accompagne soit faite au moment opportun, dans les termes appropriés.
J'ai dit que cela devenait clair "pour soi". Il me semble que ce commencement de la parole est l'aboutissement d'une première "mise en place"qui s'opère à l'intérieur de soi. Ce n'est pas tellement vis-à-vis d'autrui que porte d'abord le débat ; c'est en soi-même qu'il s'est posé et parvient enfin à un équilibre. On invective les marchands du temple en les chassant rudement quand on sait de science certaine et intime qu'il n'y a dans ces propos et dans ce mouvement aucune animosité personnelle, aucune volonté de se faire remarquer et même aucune réclamation particulière : les marchands reviendront le lendemain, Jésus ne pourra l'empêcher. Sa parole et son geste en ce jour-là expriment "simplement" son témoignage pour la vérité. Une manière de professer publiquement que, dans l'immédiat, on ne changera rien a un certain nombre de pratiques courantes, mais qu'on n'y adhère pas fondamentalement, qu'on n'en est pas dupe. Une manière surtout de manifester un autre registre de vie possible, un Royaume qui n'est pas de ce monde et qui est bien là pourtant.
[1] On trouverait des réflexions intéressantes sur la prise de parole dans l'œuvre littéraire comme récréation, dans R. Reichelberg., Don Quichotte ou le roman d'un juif masqué, coll. Points essais, Seuil, 1999 (en particulier p. 50-75 ). Comme dans le début du Quichotte, chaque début de livre biblique, chaque nouvelle prise tic parole d'un personnage, relancent le commencement de la parole et de la vocation.
Cette série est une adaptation d'un article précédemment publié dans la Revue d'Ethique et de Théologie Morale, n° 230, sept 2004, pp. 81-100.




