Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).
II faut du temps, une trentaine d'années, pour que le Verbe se fasse chair. Quand Jésus se met à parler, que dit-il ? Que -se passe-t-il ? On évoquera dans cette série quelques modalités de la prise de parole de Jésus, en tant qu'elle est exemplaire d'un homme biblique et d'un homme en général. Vient un temps où un homme parle en son nom propre, où sa chair s'exprime dans la parole qu'il pose devant les autres. On n'abordera que certains aspects de cette réalité de la prise de parole, à la lumière des évangiles, de la Bible plus largement.
On prend la parole, selon la Bible, le plus souvent pour aborder ce que tout le monde sait, mais sur quoi il y a peu d'explications. Jésus n'affirme pas qu’il est le messie ; son entourage, ses pires ennemis, le savent de|a. Prendre la parole, c'est avant tout manifester sa personne.
Parler à Dieu
Dans un groupe biblique, un jour, une personne demandait : « Qu'est-ce que c'est donc ce fruit que Dieu n'a pus voulu donner à Adam, et pourquoi l'a-t-il interdit ? » Une autre personne dans le groupe répondit au questionneur : « Vous n'avez qu'à demander à Dieu ! » C'était, ma foi, une judicieuse réponse. Bien entendu, le texte énigmatique de Genèse 2 doit être questionné méthodiquement et les commentaires nombreux qui en ont été faits sont à consulter ; nous ne sommes pas les premiers à méditer sur ce passage. Il n'empêche que l'art du texte biblique est de faire tomber le lecteur en situation clé héros du texte. Si l'on parle d'Adam, c'est du lecteur que l'on parle, c'est lui qui est mis en scène. Pourquoi Adam n'a-t-il pas pris la parole devant Dieu pour lui demander des explications supplémentaires sur ce fruit interdît ? Peut-être pour les mêmes raisons que le lecteur de cette histoire ne prend pas la parole devant Dieu pour l'interroger sur le même sujet.
Le texte biblique met en œuvre différents procédés grâce auxquels le lecteur est requis comme interlocuteur et sa parole suscitée. Ou bien il parle à la suite du personnage dont le texte raconte l'histoire, ou bien il parle en ses lieu et place si les propos de celui-ci, pour diverses raisons, n'apparaissent pas dans le texte. Rien, bien entendu, n'est aussi simple que ce que j'esquisse en quelques phrases. Disons que la Bible ouvre tout particulièrement celle faculté, chez celui qui lit ou écoute, de devenir lui-même partie prenante du texte.
Comment entrer dans l'Écriture ?
Il faudrait tenter une typologie de ces procédés grâce auxquels le lecteur, à l'égal des personnages du livre, est invité à parler,
réagir, formuler, questionner, enquêter. Citons un exemple : ce que j'appellerais « l'outrance déplacée ».
Dieu mit Abraham à l'épreuve. (...) Il dit : "Prends ton Fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et va-t'en au pays de Moriyya ; là, offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai" » (Genèse 22, 1-2).
À ce stade du texte biblique, la moitié des chapitres a été consacrée à Abraham ; il a été appelé par Dieu, a reçu à plusieurs reprises la promesse d'une descendance. Est-il envisageable que ces paroles de Dieu expriment le revirement soudain et pervers d'un Minotaure céleste qui a joué un bon tour, d'une cruauté sans nom, à celui qui avait mis en lui sa foi ? Non. En même temps, ces propos sont effectivement insoutenables. Ou bien le lecteur ferme le livre, ou bien il est contraint de parvenir à un registre du texte, que, si j'ose m'exprimer ainsi, Abraham lui-même a été obligé d'atteindre.
Comme le patriarche, il doit marcher pas à pas, ouvrant les yeux, quêtant les indices d'un sens que tout auparavant suggère, que rien cependant ne dévoile encore pleinement. Bref, un autre parle, qu'Abraham écoute, que le lecteur entend. Abraham va, vient, parle, prend des décisions ; il fait tout cela avec un mélange de méconnaissance et de compréhension. Un peu comme le lecteur qui, gardant des chapitres précédents l'impression d'un Dieu bon, patient, adapté à ceux qu'il aborde, se demande quand même ce qu'il veut dire en l'occurrence. Le texte provoque au commentaire. De fait, les rabbins d'autrefois se sont mis à commenter ce passage célébrissime en se mettant à la place d'Abraham (je mets en italiques les paroles bibliques de Genèse 22)
- « (Dieu) Prends ton fils.
- (Abraham) Mais j'ai deux fils. Lequel dois-je prendre ?
- (Dieu) Ton unique.
- (Abraham) Mais chacun est l'unique de sa mère.
- (Dieu) Celui que tu aimes.
- (Abraham) Mais je les aime tous les deux »...
Et ainsi de suite, le tout avec des remarques philologiques et grammaticales fines et objectives. L'objectivité du commentaire intègre donc la subjectivité du commentateur. Ce dernier garde son statut de lecteur, à distance du livre et des « faits » qui y sont rapportés. Il est en même temps impliqué dans ce qui est écrit, au point de s'approprier la conversation amorcée clans la Bible entre Abraham et Dieu.
Cette série est une adaptation d'un article précédemment publié dans la Revue d'Ethique et de Théologie Morale, n° 230, sept 2004, pp. 81-100.




