Le fr. Laurent Lemoine, du couvent de Tours, enseigne la théologie morale à l'Institut catholique d'Angers et dirige l'Espace Catherine de Sienne à Tours.
En la Fête de la Translation des reliques de Notre-Père Saint-Dominique.
Dimanche 24 mai 2009 : Cathédrale S. Gatien de Tours. Messe pour l’inauguration de l’exposition du Père Kim-En-Joong, OP.
Ce n’est pas de parole dont il s’agit ce matin grâce à l’exposition de notre Frère Kim, mais de couleurs. Le Père Kim nous fait don de couleurs… comme si les couleurs étaient des paroles, comme si les couleurs nous parlaient… ! De quoi nous parlent-elles ? Mais de nous-mêmes et de l’Evangile, autant qu’il est vrai que l’Evangile est le miroir de nos vies.
L’Evangile de Jean est superbe, mais quel embarras pour le commenter ! Pensez donc ! Ce n’est pas un Evangile figuratif. On dit du IVème Evangile que c’est l’Evangile le plus théologique qui soit, entendez par là, le plus conceptuel, le plus savant, le plus aride, donc ! J’ai toujours trouvé que les théologiens avaient tendance à se faire de la théologie une conception fermée, comme Bergson parlait de morale close en contraste avec les morales ouvertes. La théologie serait spéculative ou ne serait pas ! D’une certaine manière, elle déchoirait de sa mission si elle se laissait entacher par la peine des hommes, par leurs labeurs et leurs tourments de chaque jour. La philosophie grecque du Logos est un peu comme çà, mais pas la théologie chrétienne, je ne pense pas.
Le Prologue de Jean serait une sorte de peinture théologique abstraite : rien à voir avec la vie des hommes ! Il faudrait lui préférer des récits bien en chair qui parlent et nomment Zachée, la femme adultère, les guérisons, la pécheresse pardonnée, le bon Samaritain, Lazare, Béthanie, les récits de la Passion etc. Cà, au moins, on peut se figurer ce que c’est ! Ah bon ! C’est une illusion d’optique, si j’ose dire. Avez-vous déjà trouvé un cercle dans la nature ? Non, le cercle parfait est une création artificielle des plus concrètes que l’on trouve sur les vélos ou les autos.
A sa façon, la peinture de notre Frère Kim serait abstraite et n’aurait rien de figuratif : on n’y reconnaitrait aucun personnage, aucune scène familière, aucun repère, quoi ! Ah bon ! Là encore, c’est illusion d’optique.
Lorsque nous avons accroché les deux premières toiles de cette exposition, un jeune papa qui visitait la cathédrale avec son tout jeune fils a aperçu les toiles. Il s’est posté derrière les grilles du chœur, a pris son enfant sur ses épaules pour lui faire voir les toiles… Le jeune enfant a souri devant la peinture. Il n’y comprenait rien intellectuellement, mais ce fut sa chance, car il a aimé ce qu’il a vu grâce à cet éveil, cette curiosité permanente propre à l’enfance. Lorsque les adultes cherchent à comprendre, ils le font avec la raison froide des forts. C’est pourquoi, ils sont si souvent déçus et se souviennent d’une époque naïve où ils aimaient leurs proches, leur vie sans encore la comprendre. C’est pourquoi encore, un jeune rabbi de Palestine ne cessait d’en appeler à l’enfance spirituelle.
D’une certaine manière, on ne comprend pas l’Evangile de Jean car il n’y a rien à comprendre au Prologue du IVème Evangile pour celui qui n’aime pas ! Mutatis mutandis, on ne comprend pas la peinture de Kim car il n’y a rien à comprendre pour celui qui n’aime pas. Comprendre une réalité, un être, c’est l’aimer : dire à un homme dans la difficulté « je te comprends » est une prétention insensée, voire une insulte, ou, à défaut, une banalité, à moins de se laisser soulever par un Amour venu de plus loin, de plus haut ou de plus profond que la réalité intramondaine.
Alors ? Décidément, on ne comprend rien… jusqu’à un moment où tout bascule. Un ami très cher me confiait ceci : mettez quelques grands spéculatifs dans une pièce où ils ne connaissent pas leurs voisins et observez ce qui se passe : rien, car ils n’ont aucune intelligence de la situation. C’est un peu comme pour la peinture du Père Kim ou le chapitre 17 de l’Evangile de Jean.
« Le Verbe s’est fait chair »: vous ne comprenez pas forcément grand-chose à cette formule génialissime sauf à basculer d’un seul coup, le coup de grâce, le coup de la grâce où l’impossible se fait possible. Rien ne se passe devant l’aridité d’un chapitre de Jean ou d’une toile du Père Kim… jusqu’au moment où la toile, la peau du texte, la peau de l’œuvre se fait chair pour vous, pas forcément de la même manière pour le voisin, mais pour vous : un détail, un bout de toile, une couleur qui s’estompe ou se renforce, un point, un trait, un contraste, un peu comme la madeleine de Proust, et alors, ce sont des pans entiers de votre vie qui reviennent à votre mémoire, des moments où la Parole s’est faite chair en vous jusqu’à ce que çà craque de toutes parts ! Brusquement, des mystères joyeux, douloureux ou glorieux que vous prenez en pleine figure au moment où vous vous y attendez le moins.
Quand j’étais enfant, je ne comprenais rien à l’Evangile de Jean ; adulte, c’est guère mieux. Mais je me souviens que j’aimais ce que je ne comprenais pas. Une phrase aura guidé ma vie : « Au milieu de vous, se tient celui que vous ne connaissez pas ! ». Parfois, pas à tous les coups, mais parfois, je me place devant une toile du Père Kim et il se passe quelque chose : je laisse les vestiges de la mémoire du cœur me parler, comme S. Augustin aimait évoquer ainsi la Sainte Trinité. Et alors, je suffoque car une ligne noire brisée et tenace me rappelle combien cassé la vie m’aura laissé, souventes fois. Quelques minutes plus tard, c’est une couleur jaune d’or qui, jaillissant d’un coin ignoré de la toile, me redit que se relever d’entre les morts et en jouir, aurait dit Augustin, est possible et possible dans l’amitié ressuscitante.
Le célèbre « Tout est grâce » de Thérèse de Lisieux et de la Sainte-Face est inscrit sur les toiles du Père Kim comme sur la toile si charnelle ou si spirituelle, je ne sais, de nos souvenirs à la manière d’une analogie qui lève le voile, qui révèle le Deus absconditus illuminé sous le travail de l’Esprit guidant le geste du peintre ou le geste de tout homme artiste de sa vie.
Je vous souhaite, chers frères et sœurs, de telles expériences. C’est bien d’une esthétique théologique dont il s’agit. Le beau, si négligé en théologie, est pourtant tellement médiateur de Dieu ! Le Père Kim assure cette médiation, à sa manière, comme une praedicatio muta, une prédication muette, dont Notre Père S. Dominique se réjouit certainement avec nous aujourd’hui.
Le Père Lacordaire aimait à dire qu’une prédication prononcée devant une foule est réussie si elle a bénéficié à une seule personne. Une peinture, c’est le même ! Plus mystérieuse encore est l’expérience que vous avez faite chacun d’entre vous, je pense, et qui est celle-ci : quelque chose qui ne résonne que pour vous, qui semble ne valoir que pour vous, au moment où vous partagez ce moment si singulier de votre histoire à un proche, vous vous rendez compte que pour lui aussi, dans une vie si différente, il y a la même résonnance. Ce genre d’expérience tisse l’unité sans couture de la tunique du Christ, le corps du Christ où des membres si différents s’articulent dans une unité universalisable. Comment le font-ils ? Par la prédication ex auditu, par l’oral ou par la vue! Et qu’est-ce que cela fonde ? La Tradition de la Sainte Eglise de Dieu.
Les Béatitudes n’apparaissent en pleine lumière que sur fond de détresse. On n’assène pas intellectuellement et de façon apodictive à quelqu’un qui souffre que la lumière est au bout du tunnel : çà ne sert à rien, c’est même encore un peu plus destructeur. Les visiteurs de malades le savent. Mais qu’est-ce qu’on est heureux quand un frère, une sœur nous fait la grâce d’être témoin du chemin qui le mène à la lumière ! Mais qu’est-ce qu’on est heureux quand un frère ou une sœur nous fait la grâce de mesurer avec lui, avec elle, que, dans sa vie, la Parole qui lui manquait, les mots d’amour qui lui manquaient prennent chair ! Alors, il n’y a plus le figuratif ou l’abstrait. Il y a juste, il y a enfin le Verbe encore plus étincelant de blancheur transfigurée qu’il se détache de son emprise obscure. Cette expérience-là se nomme Béatitude ! Elle est dès maintenant et, dès maintenant, elle pointe vers au-delà d’elle-même, le Royaume gratuitement donné, comme notre frère Thomas d’Aquin le disait de la grâce. Une expérience que l’on voudrait garder pour soi, mais qui n’a de sens que pour être partagée tellement elle est diffusive d’elle-même, comme la Transfiguration : ne dressez pas trois tentes, parce que vous êtes bien d’en avoir profité ! Mais allez dire au monde que des expériences de beauté et de bonté sont en ce monde pour désigner en avant-goût le ciel nouveau et la terre nouvelle où Dieu aura séché toutes larmes de nos yeux !
Amen !




