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  Dominicains - Province de France > Réflexion > Méditation sur l'évangile
fr. Albert-Marie Besnard Le fr. Albert-Marie Besnard est entré dans l’Ordre dominicain en 1949. Il fut successivement prieur à Strasbourg, maître des novices, maître des étudiants. Théologien averti, grand prédicateur et auteur de nombreux ouvrages de spiritualité, le frère Marie-Albert était plus encore un homme de prière.
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Homélie pour le jour de Pâques

Quand il s'était dressé, au soir du Jeudi Saint, pour marcher vers sa Passion, Jésus s'était d'abord écrié dans sa prière suprême : « Père, l'Heure est venue... » Cette Heure qui venait, il avait l'habitude de la prophétiser comme étant son Heure à lui, Jésus, l'Heure du Fils. C'était au Fils à agir. C'était au Fils à s'offrir. C'était au Fils à porter alors le témoignage de son obéissance parfaite au Père et de sa fidélité pleine d'amour. « Afin que le monde sache que j'aime le Père...», avait murmuré Jésus en partant vers Gethsémani.

Ainsi, tout le versant douloureux du mystère pascal nous révèle-t-il le Fils. Nous avons pu le suivre, minute par minute, jusqu'à l'achèvement de cette Heure, de son Heure. Nous l'avons accompagné au Cénacle. Nous l'avons accompagné dans sa descente vers la vallée du Cédron et le jardin des Oliviers. Puis nous l'avons accompagné dans cette autre descente vers les abîmes de l'humiliation, de l'abjection, de la souffrance. Et, enfin, nous nous sommes arrêtés en silence au seuil du sombre puits de la mort où il a achevé sa descente et son obéissance, son anéantissement et son Heure.

Pendant cette interminable Heure qui a duré d'un soir à un soir, nous n'avons eu de regard que pour le Fils, de pensée, de vénération que pour le Fils. C'est son visage qui nous a hantés, ce sont les battements de son cœur que nous avons épiés, les gouttes de son sang que nous avons comptées, les paroles de ses lèvres que nous avons remâchées pour en saisir la divine douceur au-delà de l'indicible amertume.

Mais voilà qu'enfin, dans son dernier sursaut et dans un dernier cri, le Fils a dit : «Tout est consommé!» Son Heure s'achevait. Son œuvre s'achevait, l'œuvre que le Père avait remise au Fils.

Il y eut une pause. Le repos du tombeau. L'inaction, le vide, le silence. Personne... et pourtant, non ! il y a quelqu'un. C'est alors, en effet, que du grand silence de notre âme plongée en abîme de foi a commencé à nous être murmurée la révélation du Père. Nous avons commencé à pressentir l'avènement de l'Heure du Père. Lentement, inexplicablement, distinctement, le Christ pascal révèle en nous le Père.

Au moment où nous ne pouvons plus douter de sa présence attentive, quelque chose brusquement nous étonne et nous bouleverse. Nous nous souvenons tout d'un coup que le Père était Père. Nous soupçonnons quel mystère inconcevable s'est accompli de son côté à lui pendant que son Fils souffrait la Passion.

Oui, comment a-t-il pu se contenir ? Comment a-t-il pu contenir sa puissance et son amour ? Comment n'a-t-il pas rugi du haut du ciel, de l'un de ces rugissements de justice que l'Ancien Testament nous a révélés ? N'est-ce pas lui qui avait jadis lancé à Pharaon l'ultimatum de sa colère : « Laisse aller mon peuple, Israël, mon premier-né » ? Comment n'a-t-il pas envoyé une voix pour crier à Pilate, à Hérode, au Sanhédrin : « Laissez aller mon Fils, Jésus, mon Premier-né » ? « Ne touchez pas à mon Consacré » (Ps. 104, 15), je l'arracherai de vos mains ! Et encore, n'est-ce pas ce même cœur de Père qui n'a pas supporté que son serviteur Moïse fût méprisé par Aaron et par Myriam dans le désert (Nb. 12) ? Et tandis que Moïse supportait l'opprobre en silence, Dieu, lui, fit exploser son indignation et prit la défense de son envoyé parce que ce dernier « était à demeure dans sa maison et lui parlait bouche à bouche ».

Comment donc n'a-t-il pas sur-le-champ confondu les faux témoins du Sanhédrin, frappé de lèpre les grands-prêtres impies et d'impuissance la cohorte romaine ? Ou bien son Fils ne lui tenait-il pas à cœur ? Ou bien dormait-il pendant ce temps-là, comme les Baals dont se moqua le prophète Elie (1 Ro. 18, 27)?

Oui, le Père s'est tu et, dans cette incompréhensible inaction d'en-haut, les hommes ont fait du Fils ce qu'ils ont voulu. Nous aurions eu envie de nous écrier : « Lève-toi, Père, pourquoi dors-tu ? Tes entrailles ne frémissent-elles pas au spectacle de ce qu'ils font à ton Enfant ? Si nous, tout méchants que nous sommes, nous en frémissons, combien davantage toi, l'Amour ! Si David a tremblé pour son fils rebelle Absalon, s'il a supplié et pleuré pour Absalon, fils infidèle (2 S. 19, 1), que ne devais-tu éprouver pour Jésus ton Fils fidèle dans l'insondable abîme de tes tendresses divines ! »

Mais tu t'es contenu parce qu'il fallait que cet Enfant aille jusqu'au bout de son Heure et de son œuvre. Tu t'es contenu parce que cela était depuis toujours convenu de la sorte entre toi et ton Fils, mais cette Heure t'a coûté à toi autant qu'à ton Fils, car « tout ce qui est au Fils est au Père ». Tu t'es contenu, mais ton cœur bouillonnait, brûlait, et voilà ce que nous soupçonnons, voilà ce qui nous plonge dans une gravité, un saisissement sacré. « Longtemps, disais-tu, longtemps j'ai gardé le silence, je suis demeuré coi, je me suis contenu, mais maintenant, je crie... » (Is. 42, 14). Tu t'es contenu parce que tu savais qu'après l'achèvement de cette Heure, toi aussi tu aurais ton Heure !

En effet. Elle est venue à son tour, l'Heure du Père, l'Heure qui n'appartient qu'au Père. L'Heure de l'Amour jaloux du Père. Pas plus qu'il n'y eut quelqu'un à côté du Fils pour le soutenir et alléger sa Passion, il n'y a quelqu'un à côté du Père pour soutenir sa main et assister sa puissance. C'est seul qu'il va agir. A l'instant choisi, comme l'oiseau fond sur sa proie ou plutôt comme la mère se précipite sur son enfant, il reprend son Fils jeté par les hommes hors de leur ville, hors de la vie. Cette œuvre-là, il ne dépêche aucun autre ouvrier pour l'accomplir. « Laissez, voyons si Dieu viendra le délivrer », disait-on autour de la Croix. Ils n'ont rien vu, Dieu s'est tu et contenu, mais peu après il relevait le défi, en cette heure de nuit qu'il avait choisie. « Maintenant, je me dresse, dit le Seigneur » (Ps. 11, 6), et qui m'empêchera, qui me fera obstacle ? Surgissement souverain, intervention digne du Dieu d'amour que pressentait déjà le prophète Isaïe :

« Parce que tu es précieux à mes yeux... et que je t'aime... ne crains pas, car je suis avec toi. D’Orient je ferai revenir ta race et d'Occident je te rassemblerai. Au Nord je dirai : rends-les ! et au Midi : ne les garde pas ! Fais revenir mes fils de là-bas... » (Is. 43, 4-6).

A la mort, il a dit : «Rends-le moi. » Il a posé sa main sur ce corps torturé : « Ta main, ô Père, s'est posée sur moi, alléluia. » Une main frémissante. Comme un voleur, la nuit, tandis que le silence enveloppait toutes choses, ta main toute-puissante a repris ce Fils, vivant, dont les hommes n'avaient plus voulu. Geste souverain auquel aucune main humaine ne peut plus faire opposition : « Car nul ne peut rien arracher de la main de mon Père » (Jn 10, 29), avait dit Jésus.

Il nous arrive d'être étonnés de la condition du Christ ressuscité, qui semble si pleine d'étrangetés. Certains sont allés jusqu'à se demander un instant si c'était bien le même Jésus. Oui, c'est le même Jésus, mais cette fois-ci tout entier immergé dans la gloire de son Père. Désormais, nul ne peut le saisir ni le traiter à sa guise, l'Amour du Père l'a repris dans sa clarté. Même les siens peuvent à peine le toucher : « Ne me touche pas », dit Jésus à Marie-Madeleine et la raison qu'il en donne est qu'il appartient d'abord à son Père. Le Père l'a assez laissé à la discrétion des hommes ; il le leur a laissé trente ans, il le leur a laissé pour tout ce qu'ils ont voulu en faire. Au jour de Pâques, il le ravit, ce Bien-Aimé, avec une violence d'autant plus définitive qu'on le lui avait bafoué, défiguré, torturé, mis à mort. Et depuis vingt siècles qu'il l'a retrouvé (selon nos horloges humaines), il ne se lasse pas de le glorifier dans l'éternel dialogue qu'il vit avec lui, il ne se lasse pas de se rassasier de la face de son Fils.

Or, ce Fils porte désormais la ressemblance de notre chair, il porte chacune de nos personnes qu'il a aimées et pour lesquelles il s'est offert. Ce n'est pas une fureur que le Père éprouve lorsqu'il arrache son Fils à la mort que nos péchés lui ont infligée, c'est le pardon et l'excès d'un amour. L'Heure du Père dans la nuit pascale, c'est la répétition unique, c'est la préparation efficace de cette autre Heure du Père qui aura lieu lorsqu'il nous prendra tous pour lui, avec lui, comme il a pris son Fils. Alors il nous introduira dans sa gloire comme les compagnons, les frères, la couronne de son Fils. C'est la même Main qui touchera nos tombes, la même puissance qui nous rendra la vie, le même amour qui nous haussera jusqu'à lui. Cette Heure-là aussi sera l'Heure du Père, c'est pourquoi nul ne la connaît, pas même les anges dans le ciel. Alors nous saurons ce que c'est que d'être fils, et alors seulement nous comprendrons vraiment ce qui s'est passé entre le Père et le Fils dans l'Heure unique de la nuit pascale.

Homélie pour le jour de Pâques
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