Le frère Philippe, agrégé et docteur ès lettres, est professeur d'Écriture sainte à l'université de Fribourg (Suisse).
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Reprendre aujourd'hui les paroles « dites à nos pères »

J'ai souvent constaté à quel point les textes bibliques peuvent être l'amorce de la parole chez une personne. Après un cours, une retraite, un entretien individuel, où des textes bibliques précis ont été cités, bien des gens trouvent en tel ou tel passage qui les a accrochés, une entrée en matière, un chemin pour dire ce qui les taraude - à la manière de l'eunuque (Actes 8). La Bible fournit des mots et des formules, elle a des audaces qui seraient impensables chez le locuteur autrement, elle met en scène des personnages où certains se reconnaissent. Quand ils prennent la parole, c'est au moyen de la Bible, qui devient alors leur parole.

Dans des sessions où je suis coanimateur, nous demandons aux participants de jouer des histoires bibliques. Les textes proposés racontent tous l'histoire d'hommes et de femmes en relation avec Dieu ; ils donnent un éclairage biblique sur l'avènement de la chair sexuée[1] . Il est étonnant de constater alors à quel point bien des participants jouent en fait exactement ce qu'ils vivent par ailleurs dans leur vie quotidienne. Pourtant, en général, ils ne connaissent pas les textes auparavant ou n'en ont qu'une connaissance vague ; souvent les acteurs en herbe sont enrôlés clans clés groupes qui se sont déjà constitués et où ils se voient attribuer un rôle plus qu'ils ne le choisissent. Et l'on dirait alors que c'est le groupe qui témoigne pour telle personne ainsi recrutée de ce qu'elle est réellement, mais qu'elle ne voit pas encore [2] . Je me souviens d'une femme non chrétienne qui se posait obscurément la question du baptême. Elle s'est retrouvée en train de jouer Lydie, la négociante païenne d'Actes 16 [3] , demandant le baptême à Paul et Silas. Cette femme - j'entends : l'« actrice » - n'avait jamais lu ce texte auparavant et elle n'avait même pas pris conscience tout d'abord de ce qu'elle avait demandé, en prenant la parole pour jouer son rôle.

La Bible donne la parole aux sans parole

De telles expériences sont à resituer dans cette entreprise menée par la Bible de donner la parole, de placer le lecteur en situation de « héros biblique » ; elles font entrevoir certains aspects de l'Ecriture qui n'apparaissent pas vraiment tant que la Bible reste un écrit livré aux spécialistes des langues considérées comme mortes. Le Magnificat est-il de Marie ou est-il une construction littéraire mise dans la bouche du personnage appelé Marie ? C'est bien entendu la deuxième solution qui seule est acceptable. Pourtant, il y a, dans la composition de cette prière, un jeu plus complexe qu'un simple phénomène de construction littéraire. La mère de Jésus rejoint l'expérience de bien des femmes dont la Bible nous a parlé. Leurs paroles servent à informer ce qui est mis sur les lèvres de Marie. Toutes ces femmes parlent, en fait la même langue, témoignent des mêmes « merveilles » et des mêmes « humiliations » (Luc 1, 46-55). Les auteurs bibliques n'ont pas composé le Magnificat comme une pièce fabriquée dans un bureau d'exégète pieux. Ils se sont mis à l'école de ces femmes qui, depuis longtemps, parlent de Dieu et le chantent. La parole qu'ils prêtent à Marie est bien sa parole en tant qu'elle est femme de Dieu. Et ce qui le prouve est que la parole de Marie devient celle dans laquelle s'expriment bien des gens qui, sans cela, n'auraient pas les mots pour dire leur exultation, leur humiliation, leur certitude d'un Dieu qui élève les humbles. Le Magnificat est une occasion de donner la parole à celles qui reprennent ce chant pour exprimer exactement ce qu'elles n'auraient pas eu la force d'agencer.

Jésus, acteur de scènes anciennes

Jouer des scènes bibliques, reprendre à son compte des mots déjà dits comme les paroles mêmes qui expriment le mieux ce que j'ai à dire : tout cela jette une lumière sur la composition des textes bibliques, en particulier sur la reprise par Jésus des paroles de l'Ancien Testament. De manière pratique, accomplir l'Écriture, c'est être pour sa part investi dans les situations dont la Bible parle depuis toujours. Être un homme né d'une servante, naître de père inconnu, oser prendre pourtant la parole quand vient le temps : ce sont autant de situations que Jésus vit et visite. Et les mots pour le dire dans les évangiles sont lestés d'un poids d'expériences antérieures. Un exemple.
Avant que Jésus ne commence sa carrière de prédicateur, il est abordé par le satan, au désert, après quarante jours de jeûne (Matthieu 4, 1-11). Aux interrogations du diable, Jésus répond par des paroles bibliques. C'est la deuxième fois dans cet évangile qu'on l'entend parler. Le fait qu'il ait cette entrevue avec le satan au commencement de sa vie adulte rejoue la scène des débuts, quand le serpent essayait de séduire Ève et Adam par ses propos. Cette fois, Jésus tient tête avec des mots qu'il ne tire pas de son fond. Ce sont trois versets du Deutéronome qu'il oppose à l'ennemi : Mt 4, 4 (qui cite Dt 8, 3) ; Mt 4, 7 (qui cite Dt 6, 16) ; Mt 4, 10 (qui cite Dt 6, 15). Notons que le Deutéronome est, par définition, une réitération de paroles déjà dites dans les livres précédents de la Tora. Jésus reprend donc à son compte des mots qui, eux-mêmes, reprennent d'autres mots proférés auparavant [4] . Sa parole fait aboutir la dynamique de la parole biblique : les formules façonnées, répétées, vérifiées par un long usage, deviennent mon bien. Leur ancienneté se révèle ajustée à la situation du jour. Prendre la parole, c'est dire la Bible dans mon expérience du moment. Cet Autre qui a parlé par la Loi et les Prophètes m'apprend une langue dont j'use pour l'heure. Et cette langue est efficace : face au satan, on sort de la paralysie, de la fascination, du mutisme, dont le même satan affligea ses interlocuteurs au commencement [5] .

Provocation à la parole

Cela ne signifie pas que les paroles bibliques doivent être ressassées, mais à titre de provocation, d'amorce. Puisque des mots ont été dits lors de situations critiques, commençons par les reprendre là où, humainement, on serait réduit à ne rien dire ou à ressasser des banalités.
Que Jésus prenne la parole est un acte attendu - attendu pour tout homme en Israël. Dans l'Ancien Testament, nombreux sont les textes qui soulignent l'avènement de la parole chez un homme, qui demandent même que la parole soit provoquée. Au soir de la Pâque, selon le livre de l'Exode (Ex 12, 24-28), les enfants doivent poser des questions aux adultes : pourquoi accomplit-on les rites que l'on accomplit ? Pourquoi célèbre-t-on cette fête ? Qui sont les Égyptiens... ? Le fils s'affirme en posant des questions, en accédant à la parole dans le cercle familial ; il fait en sorte ainsi que les adultes de son entourage demeurent clés êtres de paroles. Les « grands » sont en effet provoqués à répondre, à redéfinir les faits, à exprimer un sens qu'eux-mêmes formulent.

[1] : Quelques exemples : Abraham, Sara et Agar (Genèse 16 et 21); Jacob, ses femmes et ses servantes (Genèse 29-35 ; Moïse, de sa naissance a ses noces avec Çippora (Exode 2) ; Rahab et les émissaires de Josué (Josué 2) ; David, Abigaïl et Nabal (1 Samuel 25); Ruth, Noémi et Booz (Ruth) ; Judith et sa servante chez Holopherne (Judith)...

[2] :On voit en 1 Samuel 18, 6-7 les femmes d'Israël venir vers Saül et David en chantant prophétiquement la gloire encore inconnue de David; cela se remarque souvent dans ces groupes ; ceux qui ne croient pas en leur propre vie, en leur beauté de créature, s'entendent dire, dans le théâtre biblique, des paroles appropriées, prophétiques.

[3] :Il y a des personnages contrastés de femmes dans ce chapitre : Lydie (Actes 16, 14-15) est opposée à la femme possédée par un esprit de divination (Actes 16, 16-18)

[4] :Le Deutéronome est un nom grec qui désigne le fait de mettre la Loi une deuxième fois par écrit. Toul particulièrement, Dt 5 reprend, avec des variantes intéressantes, les Dix Commandements donnés d'abord en Exode 20. De façon générale, le Deutéronome reprend, résume, reformule l'ensemble des livres précédents - Exode, Lévitique, Nombres en particulier. Les versets du Deutéronome que cite Jésus pourraient même, de proche en proche, être référés au commencement, à la Genèse. L'homme « qui ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu » (Dt8,3) relit Gn3, 17-19 (la difficulté de trouver du pain à manger) et, avant cela, Gn 1, 3 (Dieu commence à parler et sa parole donne la vie).

[5] :Une fois que le serpent a parle, Ève ne parle plus et Adam n'intervient pas (Gn 3, 4-8).

Cette série est une adaptation d'un article précédemment publié dans la Revue d'Ethique et de Théologie Morale, n° 230, sept 2004, pp. 81-100.

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