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Un frère dominicain disait : Je n’ai pas lu que Jésus ait été moine blanc, ni moine noir, mais pauvre prêcheur, et je veux suivre ses traces. 

Histoire de notre pauvreté
N’avoir à offrir que sa vie même
Quelques évolutions
Pauvre de quoi ?
La pauvreté choisie dans un contexte de précarité
Qui a besoin des pauvres ?
Heureux les pauvres
Pauvre de moi ! (prière)
Faire vœu de pauvreté, quelle folie !

 

Histoire de notre pauvreté

 

Le chapitre général de Bologne, en 1220, déclara la pauvreté mendiante de l’Ordre. Pas seulement la pauvreté mendiante du prédicateur en voyage, mais la pauvreté mendiante de tout l’Ordre, c’est-à-dire même des couvents. On institua donc la mendicité conventuelle. Tous les jours, deux frères quittent le couvent pour mendier de porte en porte et le couvent se nourrit des aliments obtenus par la quête. Comme le prédicateur en tournée, il attend chaque jour de la Providence ce qu’elle veut bien lui procurer par la charité du quartier.

 

Dominique fait inscrire dans les premières constitutions des Prêcheurs en quatre mots seulement : possessiones et redditus nullatenus recipiantur, on n’acceptera ni propriété, ni revenus, d’aucune sorte. Il n’est pas non plus question de travail manuel pourtant universel parmi les religieux à l’époque. Travaillez, avait dit l’Écriture, pour une nourriture qui ne périt pas (Jn 6, 21). Que reste-t-il alors pour subsister, sinon l’aumône précaire des fidèles ?
Source : Fr. Marie-Humbert Vicaire, o.p., Dominicains. L’Ordre des Prêcheurs présenté par quelques-uns d’entre eux. Cerf, 1980.

 

 

N’avoir à offrir que sa vie même

par le frère Jean Delarra, o.p.

 

Des trois vœux prononcés lors de notre profession, seul celui d’obéissance est exprimé. C’est grâce à lui que nous nous engageons à rechercher la volonté de Dieu. Les deux autres, pauvreté et chasteté, sont là pour l’appuyer.

 

Un de nos frères, qui a vraiment connu la misère dans sa prime jeunesse en Espagne au temps du franquisme, disait à des amis, qui l’avaient invité à en parler, que, depuis qu’il avait fait vœu de pauvreté, il n’avait jamais manqué du nécessaire… C’est vrai, la pauvreté religieuse est d’abord le renoncement à la propriété personnelle des biens matériels, signe de liberté dans notre marche vers Dieu, dans notre société plus que jamais dominée par l’argent et l’argent de la spéculation.

 

St Dominique a voulu que ses frères soient effectivement pauvres et il leur a interdit toute charge pastorale à l’époque liée à un « bénéfice ». D’où le nom de « mendiants » donné aux frères qui vivaient de la charité publique. Les temps ont changé, mais chacun de nous doit veiller à ce que nos communautés gardent un style de vie simple et accueillant, proche de celui des pauvres à qui, selon l’Évangile, nous sommes envoyés en priorité.

 

Mes premières années de ministère se sont déroulées à la mission ouvrière de Marseille entre 1957 et 1961. Nous étions trois à partager un demi-baraquement. De l’autre côté de la cloison vivait une famille de réfugiés espagnols. Pas d’eau chaude et WC au fond de la cour. Bref, une habitation semblable à celle de beaucoup d’habitants du quartier dont nous avions la charge pastorale. Cela, joint au travail manuel, nous permettait d’être proches d’eux.


Les circonstances ont voulu ensuite que je parte en Afrique dans une communauté nouvellement fondée dans un pays, lui aussi, nouvellement indépendant. Nous vivions beaucoup moins largement que la plupart des européens expatriés et cependant mieux que la grande masse des Africains… J’y ai vécu durant quatorze ans, sans regret, mais avec le souvenir un peu nostalgique de mes années marseillaises…

 

Nos couvents ont besoin d’une bibliothèque, d’ordinateurs et de l’usage d’internet. Comment aurait-on imaginé, sans cela, la « Retraite dans la ville » ? Alors que devient la pauvreté ?

 

Comme toujours, elle est largement dépendante de l’attitude personnelle de chacun. Les rétributions que les frères rapportent à la communauté sont variables. Tant que chacun rend des comptes à la communauté représentée par le supérieur et évite les dépenses inutiles, il ne cède pas à la tentation de la vie privée et il demeure dans la pauvreté.

 

L’exemple vient de très haut, de Dieu lui-même : le Père Maurice Zundel avait coutume de dire que dans la Trinité, il n’y a pas de vie privée. Notre Dieu est Amour et donc il est don dans sa vie intime. Le Père, qui est source communique tout ce qu’il est à son Fils, l’unique engendré. Celui-ci se reçoit totalement du Père. Le Souffle (l’Esprit) procède de cet échange de connaissance et d’amour entre le Père et le Fils.

 

Jésus, le Fils du Père devenu homme, nous propose d’être parfaits comme notre Père céleste est parfait. Celui-ci est le véritable pauvre puisqu’il communique tout ce qu’il est à son Fils et à l’Esprit. Jésus a sans cesse recherché la volonté de son Père qui était de sauver l’humanité et il a été conduit à donner sa vie pour nous sur la croix. Ainsi, devenons-nous, par grâce, le corps du Christ mort et ressuscité.

 

Rechercher la volonté de Dieu nous gardera dans la pauvreté à l’exemple de Jésus qui n’avait pas une pierre où poser la tête (Lc 9, 58)… Ce qui permettra à Saint Paul d’écrire aux Corinthiens : « Vous connaissez la générosité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté. » (2 Co 8, 9).

 

 

Quelques évolutions

par le frère François Nielly, o.p. +


Je suis entré dans l’Ordre en 1956, à 19 ans, jeune bachelier. Rien de surprenant à l’époque : nous étions trois novices dans la même situation. Sortant directement du milieu familial, la signification du vœu de pauvreté avait un sens spirituel, celui du détachement : « Quitte ton pays… »

 

Par la suite, le couvent d’étude avait une allure de monastère dont témoigne l’architecture du couvent de Le Corbusier à la Tourette, où j’ai fait la plus grande partie de mes études. Etrangers que nous étions aux nécessités économiques, réglées en dehors de nous. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

 

Quittant le couvent d’études, je me suis trouvé dans une structure différente qui était celle de tous les couvents : à chacun, grâce à un «pécule» et en accord avec son prieur, de justifier au cas par cas, chacune de ses dépenses. Quant aux « honoraires », ils étaient directement versés à la communauté.

 

Un seuil a été franchi vers les années 60, suivant les formes adaptées à la diversité des temps et des lieux (Constitutions de l’Ordre des Prêcheurs COP n° 30). avec l’attribution de carnets de chèques, de cartes bancaires…, de déclaration fiscale individuelle puis l’équipement d’ordinateur, de téléphone portable, etc. Tandis que les anciens reçoivent une pension vieillesse, nos plus jeunes frères sont pour la plupart salariés soit de l’Église, soit d’entreprises civiles. Chaque frère soumet mensuellement à son prieur l’état de ses dépenses et de ses gains tandis que, en chapitre, la situation économique de la communauté est visée par tous les frères. Il ne s’agit pas d’un contrôle mais de mesurer en conscience, personnelle et collective, l’usage que nous faisons de l’argent.

 

Si un bon nombre de nos tâches le sont de façon bénévole et gratuite, au nom de l’Évangile elles nous inscrivent vraiment dans le tissu social (rencontres personnelles, groupes de prière, participation à des associations sous diverses formes, dialogues interreligieux, etc.) avec ce critère : afin qu’en toute chose périssable dont il nous faut user ici-bas, ce soit la charité impérissable qui l’emporte (COP n°31).

 

À l’imitation des Apôtres qui annonçaient le règne de Dieu sans or ni argent, ni monnaie (…) telle fut la pauvreté apostolique au début de l’Ordre dont il faut encore s’inspirer en suivant les formes adaptées à la diversité des temps et des lieux (COP n° 30). Ceci en référence à Pierre guérissant le paralysé de la Belle Porte (Ac 3). Faut-il rappeler la réponse cinglante de Pierre au mage Simon qui voulait acheter aux frères le don de l’Esprit : « Périsse ton argent et toi avec, puisque tu as cru pouvoir acheter le don de Dieu à prix d’argent. » (Ac 8, 18).

 

Le vœu de pauvreté est à comprendre dans cette logique d’une annonce sans intérêt : « Ce que j’ai, je te le donne. » Cet esprit de pauvreté nous presse à mettre notre trésor de justice du règne de Dieu avec une confiance vive dans le Seigneur. Il est libération de la servitude, bien plus, de l’inquiétude des choses du monde afin d’adhérer à Dieu plus intensément, s’occuper de Dieu plus librement, parler de Dieu plus hardiment. (COP n°31). 

 


Pauvre de quoi ?

par le frère Jean-François Bizot, o.p.


La pauvreté est l’état d’une personne qui ne dispose pas des ressources matérielles suffisantes et vit dans des conditions qui ne lui permettent pas d’exister dignement selon les droits légitimes et vitaux de la personne humaine et qui la condamnent à survivre péniblement au jour le jour.

 

Comme religieux dominicain, cette pauvreté-là, je ne l’ai jamais vécue et il serait indécent et même répugnant de l’affirmer. Beaux couvents, grands espaces verts, employés de maison, repas garantis, compte commun permettant de voyager, de se vêtir, d’étudier, de se divertir. Notre vie religieuse, en Occident, est pour le moins confortable.

 

Vœu de pauvreté : si je partageais les nuits de Lille, arpentant les trottoirs, discutant, avec les prostitué(e)s, c’était librement et je rentrais ensuite dans mon couvent pour dormir au chaud.

 

Vœu de pauvreté : si je partageais durant 15 ans, jour et nuit, la vie des gitans : l’hiver sur un terrain sans eau, sans électricité, sans commodités dans une baraque où l’eau entrait les jours de pluie ; et l’été le chemin des pèlerinages ponctué par les expulsions, la fatigue et les amendes, c’était un choix. Mes frères gitans, eux, subissaient, moi je savais qu’à tout moment, je pouvais arrêter et retourner me blottir dans le confort de mon couvent.

 

Vœu de pauvreté : Être aumônier de prison, avec la surpopulation, les appels au secours, les humiliations, les suicides, la déshumanisation, ça aussi c’est un choix. Trois ou quatre jours par semaine en Contrat déterminé, mais chaque soir je rentre chez moi, personne pour me fouiller, me mettre à nu, m’enfermer dans un espace, seul avec ma souffrance .


Alors ce vœu de pauvreté ? Peut-être au fur et à mesure de ma vie religieuse a-t-il été de l’ordre de l’abandon, du lâcher-prise …

 

Accepter de devenir vulnérable, vide, de laisser les autres habiter ou plutôt envahir ma vie : prostitué(e)s, gitans, détenus, handicapés, gens de la rue, mais aussi, maintenant, personnes ayant connu la drogue, l’alcool et tant d’autres addictions. Autant de situations, de rencontres, de prénoms, où, alors que je fais l’expérience de cette pauvreté-là, je me découvre comme enrichi de DIEU, de sa Patience et de sa Miséricorde.

 

Un détenu m’a un jour donné la définition de la pauvreté, en m’envoyant ce message avant de partir en détention : « Tu es mon ami, je suis content, arrive ici et trouve moi dans ton cœur. »

 

Et si la pauvreté c’était de n’avoir que de l’amour en soi et rien d’ autre ? N’avoir que de l’amour en soi, pour découvrir que cette « pauvreté » est la plus grande des richesses.


 

La pauvreté choisie dans un contexte de précarité

par le frère Alain-Francis Ngombe, o.p. 

 

Porter un témoignage de pauvreté dans la vie religieuse exige de se dépouiller du superflu pour aller à l’essentiel (Mc 6, 7-11). C’est une vie de privations dans laquelle on n’accepte pas de servir l’argent. On se sent léger et les mains libres pour accomplir son devoir de religieux. Car le religieux est surtout quelqu’un qui fait passer, dans sa vie concrète, le Christ avant tout. Il place son capital chez Dieu, convaincu que sur terre il n’est point de bonne cachette pour son trésor.

 

Ainsi le religieux pauvre place-t-il son trésor dans le ciel (Mt 6, 19-23). Il a tout son regard fixé sur Dieu. C’est ainsi qu’il peut donner à ce monde, où tout se compte et se calcule, un témoignage accrocheur. Il est prompt à faire l’offrande de sa propre vie. Car on ne donne pas à Dieu de simples restes, ce qui est sans valeur. Saint Augustin le dit si bien : si nous sommes généreux avec Dieu, il le sera encore plus avec nous.

 

Le vœu de pauvreté nous apprend donc à donner avec amour et avec générosité. Que la main gauche ignore ce que fait la main droite (Mt 6, 3) !


Et la formation à la vie religieuse prépare les frères à s’engager au service de la communauté sans attendre une rémunération. Quand on fait quelque chose pour le profit des autres, pour servir le bien commun, cela engendre une joie intérieure, et c’est déjà, en soi, un salaire suffisant. Tout sacrifice consenti et qui contribue à l’édification de la communauté et de notre propre personnalité est d’ailleurs comptable aux yeux de Dieu. Le disciple accepte volontairement la pauvreté, à la suite de Jésus, Lui, le riche devenu pauvre parmi les pauvres (2 Co 8, 9). Elle est une dimension essentielle de sa vie et de sa mission, une des caractéristiques principales de la vie religieuse.


Le disciple pauvre entend ainsi provoquer chez ceux qu’il rencontre des attitudes évangéliques. Il vit avant d’expliquer. C’est pourquoi il se met à la merci des gens que Dieu met sur son chemin afin de montrer que ce n’est pas le prestige matériel ou social qui compte. Il se présente complètement démuni : sans argent, sans sac, sans sandales…les mains vides. Cette vulnérabilité est la preuve que le prêcheur n’a pas la prétention de peser sur la liberté de ceux vers qui il est envoyé. Il est pauvre, donc libre. Il a en mains le sésame ouvre-toi de toutes les portes de l’humanité et du cœur des plus pauvres. Se présenter démuni laisse à l’Évangile de paraître en toute transparence et à ses destinataires de ne point être conditionnés par le poids des richesses de l’ambassadeur du Christ. Le prêcheur pauvre se présente dans une vraie pauvreté dans la mesure où il ne vient pas pour épater, ni impressionner, encore moins pour séduire.

 

C’est fort de toutes ces valeurs évangéliques que bon nombre de jeunes embrassent encore aujourd’hui la vie consacrée. Ils choisissent la pauvreté religieuse, c’est-à-dire qu’ils n’y sont pas confrontés par hasard.

 

En Afrique où la situation politique et économique laisse souvent à désirer, la conception de la pauvreté apparaît pourtant souvent incomplète. Le monde extérieur regarde surtout la pauvreté matérielle. Être pauvre dans ce contexte devient synonyme d’être indigent. Ce qui se comprend bien dans la mesure où, dans la société africaine, la pauvreté est une réalité palpable, lisible sur la plupart des visages.

 

Au fond, l’Afrique est un scandale parce qu’on y meurt de faim alors que le sol regorge des richesses et que les ressources humaines sont à foison. Le riche au pouvoir n’hésite pas à tuer pour mieux s’enrichir ou pour mieux régner. La division au sein de la population est bien nette. Il y a d’un côté des riches et de l’autre des pauvres. Nous sommes en face des conséquences du péché, un péché à la fois collectif et individuel.


D’aucuns penseraient que porter un témoignage de pauvreté dans notre société équivaudrait à adopter la manière d’être et de vivre des pauvres de nos quartiers. Etant donné que la pauvreté africaine n’est pas naturelle, mais la conséquence du manque de charité et de solidarité, se solidariser avec cette pauvreté imposée serait simplement encenser ou consacrer ce scandale. Et il n’est pas question pour nous de faire l’apologie d’une telle forme de pauvreté. Heureusement que la pauvreté matérielle n’est pas le point le plus important de la vie religieuse.

 

La vie consacrée prend aussi en compte d’autres types de pauvreté à côté de la pauvreté sociale ou matérielle. Le religieux est ainsi conscient qu’il possède un être qui ne lui appartient pas, qu’il l’a reçu de Dieu et continue de le recevoir de Lui. Il n’est qu’une créature limitée (la pauvreté de l’être). Le religieux, en Afrique, comprend notamment que la pauvreté ne veut pas dire « manquer de quelque chose ». La pauvreté sociale ou matérielle est l’illustration du manque de charité et de solidarité. Cette forme de pauvreté, loin d’être un obstacle au vécu et à la pratique du vœu de pauvreté, réclame néanmoins du religieux dominicain des réflexions et des actions.

 

Dans notre Église d’Afrique le temps des missionnaires expatriés, encore appelés bienfaiteurs, est quasiment révolu. Les sources tarissent un peu partout et même la manne se fait de plus en rare. Pourtant, les prêcheurs africains doivent continuer à parcourir villes et universités pour annoncer l’Évangile. Naturellement, ils ne sauraient le faire le ventre vide et vivant dans des couvents qui sont des quasi boîtes de sardines. Tout le monde est conscient qu’on ne peut plus compter sur l’hospitalité gratuite des premiers siècles de l’Église.

 

Aujourd’hui plus que jamais la nécessité se fait sentir de trouver des voies pour une réelle prise en charge de nos communautés d’Afrique. Comment réitérer l’exploit des moines bénédictins du Moyen-âge qui ont su travailler à leur autosuffisance ? Que peut faire un frère clerc dominicain qui s’est toujours maintenu dans une situation économique d’éternel assisté ?

 

Dans notre vicariat d’Afrique équatoriale, les structures en place jusqu’à nos jours habituent encore les frères à presque tout recevoir de la Province pour subvenir aux besoins de première nécessité de nos communautés. Du côté de la formation, très peu de place est laissée à l’esprit d’initiative. L’heure est venue de lutter contre le culte du paternalisme et de la dépendance et d’oser des tentatives de prise en charge. Le seul et vrai atout pour une juste autonomie économique est à l’heure actuelle l’effectif croissant des frères. En effet, notre vicariat est en plein essor vocationnel. Ce sont des ressources humaines indispensables. On gagnerait à diversifier la formation initiale en formant en même temps au travail productif de sorte que cette kyrielle de frères serve à la réalisation de l’autofinancement qu’on appelle de tous nos vœux. La formation économique et professionnelle peut aider à en finir avec la non productivité chronique de nos communautés.

 

Des frères formés à la gestion rigoureuse et honnête des biens à leur disposition auront alors aux yeux de tous un bon témoignage de pauvreté. Le but est d’arriver à inventer la manière de vivre la pauvreté qui renforcerait la fraternité. Vécue avec cohérence, la pauvreté permet alors de goûter à la vie de Dieu : la charité.

 

 

Qui a besoin des pauvres ?

par le frère François Courbeaud, o.p.

Mon attention depuis que je suis dans l’ordre a rapidement porté sur la Pauvreté. Après dix ans dans des conditions de vie précaire pendant la guerre et après, mon entrée dans l’Ordre coïncide avec une reconstruction de l’économie de la France et un mieux être général. Au moment où je prononce le vœu de pauvreté, je n’ai jamais été dans une situation aussi confortable. Paradoxe de l’histoire qui ne cesse alors de m‘interroger. Que faire ? Dans ces premières années de ministère, ma pauvreté effective a consisté à donner ce dont je peux disposer, mon temps, à qui vient me solliciter, ma disponibilité, à qui vient me demander.

 

Et puis assez rapidement l’insatisfaction s’accroît. Parler de la pauvreté à partir d’une situation de vie assez confortable ne me va plus. C’est alors que la vie vient me rejoindre.

 

Un jeune avocat de retour d’un séjour à l’Arche de Trosly vient me trouver et me dit qu’il faudrait fonder quelque chose de semblable à Strasbourg. Je suis partant immédiatement. S’adjoint à nous un ami du couvent, directeur de l’Ecole d’éducateurs. A nous trois nous montons l’Association Clair de Terre qui accueille en foyer, avec des bénévoles, trois puis six personnes déficientes mentales ou malades mentales, Temps béni pour moi d’autant que je trouve un travail de psychologue dans deux structures : un CAT pour l’aide par le travail et un foyer d’enfants placés par le juge. .Et me voilà pour des années en contact avec la pauvreté. Un triptyque: déficience mentale, maladie mentale, misère matérielle et affective. J’apprends comment l’une engendre l’autre. Accompagnant des personnes pendant 16 ans, leur « misère » m’est présente. L’aumônerie de la prison prolongera neuf  ans cette situation. Je ne veux pas parler ici des formes, des causes, du retentissement de ces situations de pauvreté. Je me contenterai de dire quelques mots sur l’incidence qu’elles ont eue sur ma vie.


Je découvre en premier lieu que je ne peux pas partager ces pauvretés : j’ai un savoir, une prise sur ma psychologie, une sécurité matérielle, affective qui me permettent une analyse des situations et une capacité d’action sur ma vie. Je peux accompagner, être proche, mais je n’en serai pas. Le faut-il d’ailleurs ! Cette présence patiente et à longue durée sinon auprès des personnes qui peuvent passer et poursuivre leur vie, mais au moins des lieux de pauvreté signifie déjà leur importance. Le premier geste est de donner à chacun sa dignité. Puis je découvre que ces personnes ne sont pas responsables (tout au moins entièrement) de leur condition de vie. Elles l’ont le plus souvent reçu de leurs parents et de leur milieu. Et il en est de même pour moi de ma situation. Ma prière en est imprégnée et je dois rendre grâces de ce que j’ai reçu tout en présentant à Dieu ces situations parfois très critiques. La Prière à partir de la détresse. Pour ces foules qui cherchent un salut.

 

Et puis, de leur compagnie, j’ai beaucoup reçu, j’ai été provoqué par leur comportement et leurs demandes. Déjà le vernis artificiel des codes de civilité n’a plus cours. J’ai appris à recevoir les paroles directes d’approbation et de critique, les gants restant dans le tiroir. Ce que l’on pense est dit sans détour. De plus toute parole ayant une forme de promesse doit être prise à la lettre et honorée. Y faillir est perçu comme un manque d’intérêt, une forme d’abandon, une marque de mépris que l’on peut se permettre parce qu’ils seraient faibles. J’ai été témoin aussi de gestes de générosité, de solidarité, inattendues et exceptionnelles, qui donnent à réfléchir et à imiter. La fidélité a aussi une grande importance. Ayant peu de personnes sur qui compter, celle qui s’est approchée est investie. Durer avec eux devient source de vie pour eux. Enfin l’oreille attentive permet de s’exprimer, de situer la souffrance, et de l’apprivoiser lorsqu’elle ne peut être supprimée. Le drame des pauvres, c’est que personne n’a besoin d’eux.

 

Tout cela invite à entrer dans la souffrance du monde portée spécialement par quelques uns des enfants de Dieu. Attention à ne pas former une prière de riche, celle qui présente à Dieu la souffrance et passe son chemin sans changer sa vie. Il faut avoir une prière de pauvre,, celle qui s’implique dans la souffrance et le péché, celle qui pleure sur ses limites et ses impuissances et demande à Dieu l’inspiration d’une solution, une prière de confiance envers quelqu’un que l’on ne connaît pas beaucoup mais que l’on sait secourable (à la façon dont le pauvre fait confiance en celui qui vient à lui mais qu’il connaît peu), une prière d’attente de la main tendue faite d’ espérance et de confiance. Bref, rien de bien extraordinaire, mais encore faut-il y être attentif et le faire.

 

Tout cela pour moi est éclairé par les quelques versets de l’Épitre aux Philippiens : « Lui qui était de condition divine, n’a pas retenu commun privilège le rang qui l’égalait à Dieu… » (Phil. 2,6-11). Ne pas garder comme un privilège la situation de vie que nous avons reçue de Dieu, mais la mettre en phase avec la misère du monde portée par Jésus en Croix.

 

 

Heureux les pauvres

par le frère Philippe Jeannin, o.p.

Évoquer la pauvreté alors que je ne manquerai jamais de rien, aurai toujours quelque chose à manger, un lit dans un couvent, des frères et des sœurs pour m’accueillir partout sans jamais connaître les fins de mois difficile… Est-ce sérieux ? Et pourtant, je m’y risque.

 

Deux anecdotes éloquentes et pour moi marquantes vont éclairer mon propos.

 

La première : Deux candidats à la vie religieuse arrivent le même jour au monastère. L’un avec un seul petit sac et sa bible ; l’autre avec trois valises. Ils vécurent longtemps au monastère et moururent vers la même période. Dans la cellule de celui qui était arrivé sans rien, on a retrouvé un impressionnant lot de sacs et de boites renfermant bouts de ficelles, élastiques, clous, vis, épingles, boutons… et toutes choses soit-disant utiles ; dans la cellule de l’autre arrivé jadis avec ses trois valises, on n’a retrouvé que sa bible.

 

L’autre anecdote est une réflexion entendue dont j’ai pu éprouver la pertinence. Un religieux disait : « Au moment de la profession solennelle, on donne tout puis on passe le reste de sa vie religieuse a essayer de récupérer par petits bouts tout ce qu’a cru donner un jour. »

 

Dans les deux cas, la pauvreté est un lent travail de dépouillement de soi pour l’accueillir Lui…


La pauvreté est un choix… dont on n’a pas le choix… Répondre à l’appel du Christ « pauvre, chaste et obéissant » et marcher à sa suite, impose de prendre sur soi ces trois vœux et d’essayer de son mieux de les réaliser. C’est le travail de toute une vie et les tentations ne manquent pas. On prête cette formule au P. Chenu : « Manquer à l’obéissance et à la pauvreté, c’est assez courant chez les religieux ; manquer à la chasteté, c’est le drame… alors que le manque à la pauvreté est souvent plus scandaleux. » Plus qu’un choix, la pauvreté n’est-elle pas une décision ?

 

Chacun à son cadre de référence. À partir de quand est-on une personne riche ? Notre conception de la pauvreté en dépend.

 

De milieu modeste par mes grands parents puis mes parents, je vois la chance que nous avons aujourd’hui de ne manquer de rien. J’ai eu à gagner ma vie entre le séminaire et le couvent : dans les années 75-80, 49 heures 15 de travail par semaine dans le BTP pour 1 800 francs brut.

 

Pendant les années de formation, j’ai connu l’insouciance des « tous frais payés » et les débats sur la nécessité de faire travailler ou non les frères en formation pendant l’été. Comme jeune père de ministère, j’ai prêché des retraites pour pas grand chose, appris à rappeler aux jeunes couples que les préparer aux mariage valait bien un don à la communauté. Comme prieur, j’ai eu, dans des grandes ou des petites communautés, à voir que la vie économique des frères reste un défi pour chacun.

 

Comme directeur général du Rosaire puis ensuite comme producteur du Jour du Seigneur qui ne vivent que des dons, j’ai appris à ne compter que sur la générosité des fidèles qui ne nous fait pas défaut, à me rappeler que nous sommes un Ordre mendiant mais aussi à me demander ce que nous leur apportons en retour.

 

Depuis plus de trente ans, j’ai connu des frères qui m’ont touché par leur choix : des grands bourgeois qui, pour le Christ et comme lui, de riches qu’ils étaient, se sont faits pauvres : nommer au moins ici les frères Burin des Roziers, Maillard, Motte… et leur rendre hommage. Ils m’ont appris que la pauvreté était possible dans l’Ordre.

 

Aujourd’hui, alors que ma mission me permet de bien vivre et d’aider ma communauté, il me semble que la pauvreté est davantage une dynamique intérieure, une attitude permanente d’action de grâce et de partage à réajuster à tous les niveaux de sa vie : humain, spirituel, économique… au regard du prochain plutôt qu’un choix radical difficile à tenir.

 

Si la pauvreté est un idéal évangélique : « Heureux les pauvres… », l’atteindre reste sans doute le travail de toute une vie.

 

 

Pauvre de moi ! (prière)

par le frère Jean-Luc-Marie Foerster

 

Pauvre de moi, parce que si souvent je m’aime si peu…
Pauvre de moi, parce que j’ai tellement peur de moi.
Pauvre de moi, qui n’ai aucune confiance en moi.

 

Tu aimeras ton prochain comme toi-même

 

Et comment donc aimer mon prochain si je dois l’aimer comme moi-même ?
Si je me malmène, ne vais-je pas le malmener ?
Que de regards impitoyables dans mes yeux !
Que de jugements sans appel dans mon cœur !
Que de paroles dures qui m’écorchent les lèvres !
Et tous ces gestes violents qui dénoncent et condamnent. Et blessent et tuent.

 

Pauvre de moi, quand j’aime si peu les autres…
Pauvre de cœur, pauvre de moi, pauvre misère…
À quoi me servirait-il d’être riche – d’honneurs, d’or et d’argent, de succès – si je me respecte si peu, me supporte si peu, me regarde si mal ?
Je dis que l’autre me fait peur, mais n’ai-je pas bien plutôt peur de moi ?

 

Pauvre de moi, vraiment, quand je m’aime si peu.
Il suffirait juste que je m’aime un peu. De temps en temps dans la journée…
Que je me supporte un peu, surtout quand je suis seul…
Que je me trouve beau, un peu. Dans les yeux des autres. À mes yeux d’abord.

 

Alors oui, je serais capable d’un autre regard,
d’un autre jugement, d’une autre parole.
Sur moi. Sur eux. Sur vous. Sur nous. 

 

Alors oui, je pourrais semer la vie dans la vie des autres, si j’acceptais de naître, moi, d’abord.
Abondamment. Généreusement. Largement.

 

Pauvre de moi, quand je suis pauvre de vie,
de rires et de couleurs,
à force de cultiver la mort, la honte, la peur.

 

Pauvre de moi quand je ne m’accepte pas
Avec tout ce que je suis
Tout ce que je rêve. Tout ce que je vis.

 

Pauvre de moi quand tomber me fait peur.
Et que me relever me décourage.
Pauvre de moi, qui vais parfois sans espérance.
Pauvre de moi quand je refuse d’apprendre de toi, Seigneur.
À aimer.
À simplement aimer.

 

Pauvre de moi, alors que, je pourrais être riche.
Follement riche.
Immensément riche.
Riche de Toi, Seigneur. Qui m’aime. 

 

 

Faire vœu de pauvreté, quelle folie !

par le frère Jean-Paul Vesco, o.p.

Comme si la pauvreté, la vraie, avec son odeur de mort, pouvait être un bien en soi. Comme si nous pouvions, nous religieux, prétendre à la moindre pauvreté alors qu’aucun de nous, toutes congrégations et ordres confondus, ne connaît l’angoisse d’un lendemain sans travail ou sans pain.

 

Et pourtant ce vœu a du sens. Dans un monde où la course à l’avoir et à l’argent nourrit l’injustice et la violence, il est bon que depuis 2000 ans, un petit signe soit posé par des hommes et des femmes qui, au nom du Christ, renoncent à participer à cette course sans fin à la possession.

 

Ce vœu nous fait à tout instant risquer le contre-témoignage tant nous sommes observés et attendus, individuellement et collectivement, dans notre rapport aux biens. Aussi est-il nécessaire de faire régulièrement le point avec vigilance sur notre rapport au vœu de pauvreté.

 

Trois questions peuvent nous y aider :

  • Suis-je en contact concrètement avec une forme ou une autre de pauvreté, subie et non pas choisie, à laquelle je me sens lié au point d’en être personnellement affecté ?
  • M’arrive-t-il d’éprouver un manque, de nourrir un désir un peu tenace que je ne peux assouvir faute de disposer des moyens nécessaires ?
  • La mise en commun de mes biens est-elle suffisamment réelle au point de me sentir dépendant de mes frères ? Ou bien, toute forme extérieure de la vie religieuse étant sauve par ailleurs, mon indépendance matérielle est-elle pour l’essentiel préservée ?

 

Bien peu d’entre nous sans doute sont en mesure de répondre positivement à chacune de ces trois questions, en tous les cas pas moi…

 

Mais les vœux servent aussi à mesurer les écarts entre ce que nous avons promis et ce que nous vivons. Pour continuer à avancer.

Devenir dominicain ? Pourquoi pas ?

Pierre a 21 ans, il est étu­diant. Étien­ne a 26 ans, il est prof. de fran­çais. David a 25 ans, il est cui­si­nier. Mar­cel a 30 ans, il est édu­ca­teur de rue. Ils ont décou­vert les Domi­ni­cains et s’inter­ro­gent : peut-être que le Christ les invi­te à le sui­vre à l’école de saint Domi­ni­que ? Leurs moti­va­tions sont diver­ses et par­fois enco­re floues, mais l’Esprit Saint a ou­vert leurs cœurs. Au cœur de leur vie, ils enten­dent le mur­mure de l’appel de Dieu. Pour­quoi ne pas répon­dre ?

Et toi ? Si tu cherches une vie fraternelle, simple et joyeuse, si la diversité ne te fait pas peur, si tu te sens prêt à découvrir ta vocation propre, si tu aimes la prière et si tu as le désir de servir Dieu et les hommes… Pourquoi ne pas venir voir comment nous essayons de vivre tout ça ?

 

N’hésite pas à m’écrire : charles.ruetsch@dominicains.fr

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