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Dans l’opinion commune, le dominicain, c’est l’intellectuel ! Mais de quoi parle t-on ? S’il étudie sans cesse dans le livre des Écritures mais aussi dans le livre de la vie, c’est qu'il veut transmettre dans sa prédication ce qu’il ne possède pas, parce qu’il est serviteur d’une vérité qu’il doit chercher sans cesse. 

Il y a une composante propre à la prédication dominicaine : un amour têtu pour la vérité. VERITAS est même devenu la devise, presque insolente, que l’on trouve gravée sur les chaires et les cathèdres des Frères prêcheurs. Ce zèle pour la vérité a pu engendrer les images tenaces du dominicain inquisiteur, dogmatique ou polémique. Et il faut admettre que, mal compris, il a pu justifier la violence. La prétention de détenir la vérité est-elle encore soutenable ?

Cependant, Dominique avait bien compris que la vérité, comme la charité, était la supême miséricorde. Dès lors, l’étude est devenue, dans la famille dominicaine une observance proprement religieuse : il n’y a pas de parole vraie sans une rumination silencieuse de la Parole de Dieu, incarnée dans l’Écriture, la tradition de l’Église et l’histoire des hommes.

Notre temps est toujours en quête de vérité et, quelles que soient ses formes, la prédication dominicaine procède de la volonté de répondre à cette attente. Mais certainement pas en assénant des vérités toutes faites. La vérité, qui jamais ne se possède (qui prétendrait enfermer Dieu dans des définitions ?), nos frères la cherchent, la suivent, la pistent, partout où, dans ce monde, elle les précède. Et ils invitent tous ceux qu’ils rencontrent à la chercher avec eux. 

 

Voici quelques autres devises qui orientent notre vie :

In dulcedine societatis,
quaerere veritatem

Dans la douceur de la fraternité, chercher la vérité (saint Albert le Grand). La vie communautaire donne à l’enseignement un caractère tout à fait particulier, tant pour les relations entre enseignants que pour la relation étudiant–enseignant. La Parole est partagée avant d’être enseignée. Plus généralement, il faut peut-être comprendre que c’est dans l’amour que se trouve la vérité.

 

Contemplare
et aliis contemplata tradere

Contempler et transmettre aux autres ce qu’on a découvert dans la contemplation. Voilà l’adage qui a conduit Thomas d’Aquin, Catherine de Sienne ou Maître Eckhart aux confins de la mystique, et qui pousse la communauté dominicaine aujourd’hui à l’enseignement et à la prédication sur tous les médias (télévision avec Le Jour du Seigneur, les Éditions du Cerf, la radio, Internet comme pour La Retraite dans la ville, etc.)

 

Verbo et exemplo

La parole et l’exemple. Mot d’ordre des prêcheurs. Pour être vrai, il faut vivre ce que l’on annonce et partager ce que l’on vit.

 

Bonum est diffusivum sui

Le Bien se diffuse ! La redécouverte par les dominicains de la vie apostolique les fait passer d’une priorité de la prière à une priorité de la foi qui se communique et se transmet. La contemplation se vit dans l’action même de la communication. C’est pourquoi ils sont des prêcheurs.

 

Laudare, Benedicere, Praedicare

Louer, parce que le premier acte de tout prêcheur est de se décentrer de lui-même, pour laisser Dieu être Dieu en lui et parler par lui. Et la louange est décentrement de soi par excellence.
Bénir, parce que la prédication dominicaine ne consiste pas à asséner des vérités, mais à annoncer la bonne nouvelle du salut. C’est bénir, parce qu’on ne peut le faire sans amour.
Prêcher, enfin et bien sûr, puisque c’est à cela que le Seigneur nous a appelés dans sa miséricorde.

 

Des hommes d’étude
Chercheurs de vérité
Étudier, pour quoi faire ?
  Étudier pour devenir plus libre 
Chercheurs de mots et de sens
Enracinés dans la prédication et la prière
L’image et la réalité
Évangéliser l’intelligence
Étudier c’est d’abord prendre un livre
Être un intellectuel en Afrique

 

 

Des hommes d’étude
par le frère Bruno Cadoré, o.p. 

 

Les frères prêcheurs doivent être des hommes de l’étude, et cela à cause de leur mission de prédication. Étudier, non pour être savant, ni pour mener une « carrière intellectuelle », mais pour se laisser saisir par le mystère de Dieu scruté dans l’Écriture et la Tradition, cherché à travers le dialogue avec leurs contemporains. Étudier, en quelque sorte, pour être conduit sur des chemins d’humilité où la raison humaine engage toute son énergie pour contribuer à l’intelligence de la foi, et dans le même temps elle prend conscience de l’immense grandeur du mystère qu’elle tente de rendre intelligible. Étudier pour que, prenant appui sur ce travail de recherche de la raison, l’intelligence soit guidée par le cœur et que la parole du prêcheur soit parole adressée au cœur.

 

Hommes de l’étude, les frères prêcheurs choisissent d’en faire une caractéristique de leur ascèse. Donner du temps, gratuitement, pour étudier, pour écouter, pour dialoguer avec les pensées d’hier et d’aujourd’hui. Contempler ainsi la grandeur de l’homme que Dieu a fait capable de raison, et plus encore la bonté de Dieu qui se rend accessible à cette raison humaine, sans pourtant jamais s’y laisser réduire. L’étude est probablement pour le prêcheur l’un des chemins où il peut apprendre à se tenir humblement en amitié avec la vérité de Dieu.

 

Pour les prêcheurs, l’étude n’est pas seulement un appui pour la prédication mais bien une dimension à part entière de leur mission au sein de l’Église et du monde. En effet, à travers la recherche, le dialogue et le débat avec les mouvements d’idées contemporains, ils cherchent à être serviteurs de l’intelligence humaine à laquelle Dieu ne cesse de confier la responsabilité du monde.

 

Hommes de l’étude, les frères prêcheurs veulent l’être ensemble, mettant en commun le fruit de leur inlassable quête de la vérité. Ensemble, ils se font amis de la Vérité, se laissant mutuellement guider à travers les balbutiements de leur raison vers la manifestation ultime de la gloire de Dieu qui constitue leur espérance. Humbles mendiants de la vérité, dans ce qu’Albert le Grand nommait « la douceur de la fraternité », entre eux et avec le monde.

 

 

Chercheurs de vérité
par le frère Gilles Berceville o.p.

 

Le dominicain, un intellectuel ? Je me méfie de ce mot d’intellectuel. Il correspond à une conception appauvrie de l’homme et de la sagesse. En bref, un intellectuel, c’est un cerveau ambulant. Et qui plus est, dans un monde virtuel. Plutôt pour en dire du mal d’ailleurs. On a oublié que l’homme est une « âme charnelle ». Que le sage est celui qui sait s’orienter dans la vie pour être et rendre heureux.

 

Je plaide donc pour que l’on n’abuse pas chez les frères prêcheurs de l’expression « vie intellectuelle ». Notre frère Thomas d’Aquin lui donnait un sens très noble : vita intellectualis, c’était chez lui la vie humaine tout entière, mais en tant qu’elle est façonnée par la connaissance et l’amour des réalités divines. Pourtant saint Thomas aurait été stupéfait qu’un maître se présentât comme un « intellectuel ». Il donnait trop d’importance à la dimension corporelle de la vie humaine et il avait une conception trop élevée de l’« intellect » pour se donner à lui-même ou à ses collègues de l’Université le nom d’« intellectuel ».

 

Revenons donc au beau mot d’étude ! Oui, nous sommes appelés à être des hommes d’étude. Tous, autant que nous sommes, dominicains ou pas. L’étude, c’est l’attention portée à la réalité, un intérêt persévérant et respectueux, qui s’attache à ses objets, qui cultive leur connaissance, qui s’efforce de toujours mieux comprendre leur nature et apprécier leur rayonnement particulier. On peut se spécialiser dans tel domaine restreint, par tempérament, et pour rendre service. Il y a des questions que tous ont le devoir de ne pas négliger : par exemple, celle de savoir ce qu’est le bonheur, et quel amour nous y conduit.

 

J’aime le blason de l’Ordre dans sa version la plus sobre, celle qui reproduit la couleur et la forme de l’habit : une chape sombre recouvre un peu d’argent. L’ombre protège la lumière. Le cœur humble contemple et communique les vérités qui font vivre. « Bons et pieux docteurs sont les trésors de l’Église. » Le mot n’est pas d’un dominicain, mais de saint Vincent de Paul, parlant d’un prêtre diocésain, théologien en Sorbonne.

 

Les premiers à avoir été pour moi des modèles d’hommes d’étude furent les curés de mon enfance, dans ma Moselle natale. L’écolier que j’étais sentait que ces adultes habillés de noir étaient hommes d’étude par motivation profonde liée à leur vie de prière, et pour les autres, désireux qu’ils étaient de partager leur recherche, de communiquer leur savoir. Ils le faisaient par leur enseignement à l’école primaire (heureux pays concordataire où la religion n’était pas taboue dans les salles de classe), dans leur prédication à l’église, à travers des conférences organisées dans les centres culturels, auprès des familles qu’ils visitaient régulièrement.  Ce fut pour moi un premier appel, qui se colora de blanc lorsque je découvris quinze ans plus tard le doux visage de saint Dominique, son regard ardent sur la Croix et sa charité fraternelle.

 

Pendant les sept dernières années, la province de France m’a demandé d’être « régent des études », c’est-à-dire non pas « responsable de la vie intellectuelle » (laissons ce beau rôle au Saint Esprit), mais au service des frères pour l’organisation commune et personnelle de leur formation initiale et permanente, coordonnant avec le provincial les institutions, bibliothèques, centres d’étude et de recherche, revues, et les projets ayant trait à la recherche et à l’enseignement dans notre province.

 

Après la « mise en sommeil » des anciennes facultés du Saulchoir à la fin des années soixante-dix, nous avons encore beaucoup à faire pour que notre étude demeure une activité contemplative, fraternelle et apostolique.  Dans le cas contraire, le dominicain deviendrait un « curé de luxe » ornant les salons, ou un ours mal léché que l’on préfèrerait ne pas voir sortir de sa cellule, ou encore un ambitieux avide de régenter les esprits en coulisse sans vraiment conduire les affaires. Disons qu’une légion de petits démons très laids tourmente parfois nos esprits de prêcheurs. Grâce à Dieu, ces binoclards ont une horreur noire de la Sainte Vierge, modèle des hommes (!) d’étude, humble servante « qui gardait toute chose en son cœur ». C’est probablement l’une des raisons de l’importance du Rosaire et du Salve Regina dans l’Ordre : même les maîtres en théologie n’en ont jamais été dispensés. 

 

Je suis heureux de ma nomination récente à la Commission léonine, une équipe de frères travaillant à l’édition critique des textes de saint Thomas d’Aquin. Son œuvre est à mes yeux un trésor de lumière pour l’Église. Le réalisme de sa pensée devrait en faire un maître de fidélité à la Parole de Dieu, d’accueil de toute vérité humaine, quelle qu’en soit la provenance, d’intérêt pour la vie, d’admiration pour sa beauté.  Un autre axe de mon étude m’a été donné par ce que Thomas lui-même enseigne du miracle : le plus grand est la sagesse donnée aux humbles. J’ai découvert il y a quelques années les écrits spirituels d’un jeune vietnamien, Marcel Van (1928-1959), qui se lança dans l’aventure de la sainteté à l’école de Thérèse de Lisieux. Savez-vous ce que Thérèse répondit à la fin de sa vie aux sœurs qui louaient son humilité : « Oui, je crois que je suis humble. Je n’ai jamais cherché que la vérité ! » L’étude d’un frère prêcheur, ce devrait être cela.

 

 

Étudier, pour quoi faire ?
par le frère Philippe Dockwiller, o.p.

 

« Tout est dit. Et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. » La Bruyère ouvre ses Caractères par ces mots qui pourraient être désespérants. Et pourtant, il place la sentence comme un avertissement, juste avant d’écrire lui-même.

 

La prédication donne de mesurer souvent l’adage. Ce que nous prêchons a été l’objet d’une communication antérieure. Un Père de l’Église, une mystique, un docteur, un frère, l’ont déjà dit. Histoire de nous rappeler que le premier locuteur est Dieu, en son Verbe, qui nous fonde et nous sauve. Dans ces conditions, étudier ne sert-il donc à rien ? Pour en arriver à cette conclusion, il faudrait confondre parole et information, il faudrait admettre qu’il est possible de séparer effectivement le contenu et le contenant. Il faudrait croire – et c’est courant – que les humains sont remplaçables et que le mystère du monde n’est qu’une mécanique d’horloge où les pièces fonctionnent. Or le Verbe a assumé notre chair, et même nos mots, nos jours, notre souffrance, notre mort. Et ce que nous sommes dans la particularité de nos existences, cela même qui fait notre vie, siège en Lui à la droite du Père.

 

Jésus n’est pas venu nous donner la bonne information sur Dieu. Ce qui est arrivé est un peu plus simple et aussi plus effrayant : la parole réelle, éternelle, c’est Lui, quelqu’un. Bien sûr, il dit ce qui a été dit avant lui…Et il dit ce qui n’a cependant jamais été dit avant lui. Il y a du neuf et de l’ancien dans son trésor. Et tout est neuf, inouï, s’il faut regarder à la qualité de celui qui parle : « jamais homme n’a parlé comme parle cet homme! » (Évangile selon saint Jean, chapitre 7, verset 47) disent les gardes envoyés pour le faire prisonnier.

 

Dans une vie de prédication, l’étude est le travail par lequel l’homme devient évangélique en revenant sans cesse à pied d’œuvre. Acceptant d’apprendre à nouveau, à neuf, à partir d’une pensée transmise dans une vraie relation au Seigneur, il découvre à nouveau ce qui est déjà donné. En ce trésor qui vient d’avant moi, l’Esprit, le Sanctificateur, révèle ce qui est définitivement neuf.

 

Dans le frère qui étudie, le fruit n’est pas l’érudition, ni la virtuosité intellectuelle… ce sont là des choses qui se comparent et se répètent. Ce n’est rien de personnel et c’est même vain en regard du Mystère qui se livre à notre connaissance. Non, dans un frère qui étudie s’opère une reprise de l’héritage des prédécesseurs, dans la lumière de l’Esprit.

 

Et alors apparaît l’homme nouveau, celui-là, cette personne, que le Père a appelée pour être transfigurée à l’image de son propre Fils. L’étude est un lieu de conversion, de grâce et de transfiguration de ce que nous sommes. Saint Dominique la commanda aux membres de sa fraternité non pour qu’ils soient bien meublés dans leur tête, mais pour que tout leur être soit prêcheur : un être neuf.

 

C’est un travail qui ne connaît de cesse, parce que Celui qui veut Se faire connaître ne terminera jamais de nous surprendre et de nous conduire au-delà. Si nous acceptons ce travail, nous sommes déjà quelqu’un : cette personne qui dit les choses anciennes, dans la nouveauté simplifiée d’une vie, la seule que nous ayons, donnée à Dieu.

 

 

Étudier pour devenir plus libre
par le frère Emmanuel Durand, o.p.

 

Se mettre quotidiennement à l’étude exige, en premier lieu, de renoncer aux excès d’assurance attachés au savoir acquis, aux prétentions de l’opinion dominante, aux jugements épidermiques et conditionnés. En matière religieuse, tant le raffinement maniaque de la norme que la justification théorique de la transgression se rapportent probablement à une gestion intellectuelle de l’angoisse. Étudier libère, si du moins l’on consent à s’engager dans la vie intellectuelle comme dans une véritable aventure, dont l’issue n’est pas maîtrisable a priori.

 

En théologie, l’étudiant et l’enseignant sont avant tout conviés à un apprentissage commun de la Révélation : il s’agit de se laisser déconcerter, d’écouter et d’entendre, de recevoir des paroles et des discernements qu’on ne saurait tirer de son propre fonds ou qui sont plus grands que notre cœur. L’étude devient alors un exercice spirituel où j’arrête de juger de tout, pour me laisser longuement instruire. Certes, la Parole de Dieu révèle et accomplit certaines de mes attentes et de mes aspirations les plus enracinées, mais elle prend aussi souvent à contre-pied le pécheur que je suis.

 

Quel que soit son domaine d’étude, le dominicain cherche une voie pour le rendre perméable au rayonnement de l’Évangile. C’est probablement plus facile lorsqu’on a la chance d’enseigner la théologie au sujet de l’essentiel : Dieu, le Christ et le Salut. Il m’arrive souvent de trouver le dépassement d’une difficulté théorique ou, du moins, sa mise en scène la plus efficace, lorsque je suis conduit à prêcher en parallèle sur une page d’Évangile imposée. Une fusion des horizons s’opère entre la parole du Christ à ses interlocuteurs du moment, la tradition de foi qui me porte à parler à mon tour, l’audience bigarrée de mes étudiants, et enfin l’assemblée chrétienne qui aimerait pouvoir s’approprier tel ou tel Évangile. Ces effets de superposition sont propices à une perception nouvelle de la Révélation. La mission de prêcher rejaillit alors sur l’acte d’étudier et d’enseigner, par l’éclosion d’une grâce inattendue.

 

Comme enseignant, ma tâche principale est d’équiper nos étudiants afin qu’ils identifient les paramètres et les gestes fondamentaux d’une réflexion théologique, acquièrent quelques fondements solides et disposent finalement des outils pour penser par eux-mêmes. Mon objectif n’est donc pas de leur offrir une énième théologie, sans leur donner conjointement les moyens de remettre la théologie sur le métier à leur tour. C’est pourquoi j’espère plutôt leur transmettre un rapport direct aux textes sources et aux édifices majeurs de la théologie chrétienne, puis amorcer avec eux une réflexion sans filet, juste pour montrer qu’elle est souhaitable, excitante et possible. Une telle initiation devrait permettre à l’apprenti prêcheur de poser ses propres discernements théologiques, sans être l’otage satisfait des caricatures persistantes ou des slogans faciles.

 

La tradition dominicaine nous donne quelques indications sur la conduite d’une vie intellectuelle au service de l’Église et du monde : exercer le discernement d’une tradition évangélique longue et apostolique sur le moment présent de la proclamation de la foi, avec ses opportunités et des impasses. Dans la voie dominicaine, nous tenons à la mendicité contemplative de l’intelligence devant l’Évangile, à une espérance de la raison lorsqu’elle se prononce devant Dieu, à une contemplation primordiale du mystère trinitaire, à une morale aimantée par la béatitude et fondée sur la primauté de la grâce, à une méditation détaillée des événements de la vie de Jésus livré dans la chair, à l’efficacité prolongée de ses actes et de sa passion par les sacrements et la prédication, au discernement de la vie évangélique et au témoignage de la pauvreté volontaire… Cet héritage fournit quelques provisions pour s’engager efficacement sur les nouveaux terrains où il importe aujourd’hui de faire résonner l’Évangile et d’argumenter la foi.

 

 

Chercheurs de mots et de sens
par le frère François-Dominique Charles, o.p.

 

Saint Dominique n’a pas fondé un Ordre d’intellectuels, même s’il a envoyé les premiers frères se former dans les universités naissantes du XIIIe siècle ! Il a fondé un ordre de « prêcheurs ». Le dominicain est avant tout un prêcheur. Sa vie est à la fois toute centrée sur le Christ Sauveur qu’il a mission d’annoncer et toute tournée vers tous ceux auxquels il est envoyé. Il n’est donc pas d’abord un intellectuel : il ne vit pas dans les livres, même s’il est vrai que la chambre d’un prêcheur en est souvent remplie.

 

Ce qui met en route un frère à la suite de saint Dominique, c’est la compassion et la miséricorde. Ainsi, touché par la détresse des gens de son temps, notre Père a choisi de vendre ses livres pour secourir les plus pauvres de son époque. Notre mission de Prêcheur consiste principalement à rencontrer les hommes et les femmes de notre temps pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu qui s’est manifesté en Jésus Christ. Pour y réussir, non seulement il nous faut connaître le mystère de Dieu, mais il nous faut aussi être habités par les questions et les soucis de nos contemporains et des sociétés dans lesquelles nous vivons.

 

Il n’est pas si facile de parler un langage adéquat et de rejoindre les attentes et les questions de tous ceux qui nous entourent et nous côtoient. Dominique a essayé dans ses disputes avec les Cathares… Thomas d’Aquin semble avoir assez bien réussi dans ses disputes universitaires… Saint Paul a échoué face aux intellectuels grecs de l’Aréopage (Ac 17) à Athènes mais il a réussi quand il s’est adressé aux gens simples de Corinthe. La prédication n’est pas d’abord faite de beaux discours bien écrits et savants : « la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu » (1 Co 3,19).

 

Être prêcheur, c’est devenir un instrument au service de l’Esprit Saint, mais un bon instrument. Avant d’être un orateur ou un intellectuel, le prêcheur est appelé à devenir un spirituel éprouvé et un contemplatif nourri de la Parole de Dieu et attentif au monde. Pour réussir dans sa mission, ne doit-il pas apprendre à ne plus parler avec ses propres mots mais à se laisser habiter par l’Esprit de Dieu qui veut parler en lui ?

 

Le prêcheur ne parle pas parce qu’il est intelligent ou parce qu’il sait, mais il parle parce qu’il est « l’hôte d’un Autre qui inquiète et fait vivre », selon la belle expression de Michel de Certeau. Cela n’est pas facile : laisser l’Autre nous habiter et rencontrer, en nous et par nous, tous ceux qui sont en quête du vrai Dieu. Cela demande un renoncement parfois douloureux à soi-même… Maître Eckhart parle d’un nécessaire délaissement : apprendre à se laisser. Il nous faut être bien formé intellectuellement pour vivre ce dessaisissement de soi et cette remise en Dieu afin que notre vie soit elle-même évangélisée en profondeur et puisse évangéliser à son tour. Annoncer le mystère de Dieu suppose non seulement qu’on connaisse les Écritures, mais aussi qu’on devienne capable, à la suite de Jésus, d’ouvrir l’esprit de nos contemporains à l’intelligence des Écritures (Lc 24, 45). Cela n’est possible que si l’Esprit travaille en nous et avec nous.       

 

Dans la plupart des lieux apostoliques où nous sommes, nous rencontrons des personnes diverses et il n’est pas toujours facile de trouver les mots qui rencontrent leurs attentes. Nous rêvons parfois d’avoir les facilités des apôtres le jour de la Pentecôte ! Une bonne partie de nos énergies passent dans les lectures et dans l’étude, sans lesquelles il nous serait difficile d’être disciples et prêcheurs de la Vérité dans les milieux et les cultures que nous apprenons à connaître et à comprendre. Notre travail intellectuel est nécessaire pour nourrir notre parole et notre témoignage de vie.

 

Mon expérience en ce domaine m’a permis de faire ce constat dans des contextes forts divers. Comme aumônier des étudiants de médecine et des professions de santé, pendant dix ans à Strasbourg, j’ai découvert la difficulté de transmettre le message chrétien à des étudiants que les études et les soucis éloignaient si souvent de l’Église. Dans les nombreux pèlerinages que j’ai guidés en Terre Sainte, j’ai vu aussi la grande diversité des questions qui occupent l’esprit des pèlerins et j’ai pris conscience que la connaissance intellectuelle de la Bible et de l’histoire ne suffit pas. Il faut arriver à comprendre les questions et les préoccupations des gens. Il n’y a jamais de réponses toutes faites ! Et dans ces situations, nous avons besoin de réfléchir avec l’aide de notre intelligence. Comme au temps des origines de l’Ordre, nous sommes sans cesse invités au dialogue avec ceux que nous côtoyons.

 

Telle est bien, me semble-t-il, une caractéristique de l’intelligence dominicaine que d’être nourrie de connaissances et d’être capable d’écouter ; d’entrer dans un dialogue exigeant qui prenne en compte les soucis de ceux à qui on s’adresse. En Afrique, pendant dix ans, j’ai beaucoup enseigné, principalement à Douala (Cameroun) et au grand séminaire Saint-Marc à Bangui (République centrafricaine). La préparation des cours m’a demandé de beaucoup lire et d’étudier. Mais j’ai aussi beaucoup appris en écoutant les questions des étudiants et des jeunes de la paroisse universitaire Saint-Thomas-d’Aquin ainsi que des laïcs de l’école cathédrale de Douala et des grands séminaristes de Bangui. Les questions des uns et des autres étaient souvent très pertinentes et m’ont permis de renouveler ma propre lecture du Nouveau Testament. Ce qui caractérise l’intelligence dominicaine, ne serait-ce pas d’être toujours disponible pour le dialogue ?

 

 

Enracinés dans la prédication et la prière
par le frère Rémi Chéno, o.p.

 

J’ai sans doute tous les « attributs » sociologiques de l’intellectuel : docteur en théologie, enseignant-chercheur auprès de la faculté de théologie de l’Université catholique de l’Ouest à Angers, maître de conférences pour la théologie dogmatique, auteur régulier de quelques articles dans des revues théologiques de type universitaire…

 

Pourtant, ma vie intellectuelle s’enracine ailleurs, même si elle est évidemment liée et articulée à ces activités de type académique. Ma vie intellectuelle s’enracine dans la prédication et la prière.

 

Dans la prédication. De longues années en aumônerie étudiante m’ont appris à prêcher. S’affronter à l’évangile, lui résister pour quitter les paroles trop faciles ou le robinet d’eau tiède, pour le contraindre en quelque sorte à être pertinent aujourd’hui pour nos vies, pour nos difficultés, pour nos soifs et nos peurs.

 

La prédication est un travail de la vérité : vérifier la véracité et la consistance de la Bonne Nouvelle, par delà les formules usées, ou les tentations d’un propos séducteur. Chaque parole que je prononce en homélie devrait être vraie, solide, d’abord pour moi, pour qu’elle ait ses chances de l’être pour les autres. Trouver cette parole, l’élaborer, la construire, cela n’a rien d’immédiat, cela requiert un travail de l’intelligence croyante. Cela appartient à la vie intellectuelle.

 

Dans la prière. La prière n’est pas un exercice intellectuel, même si l’intelligence n’en est pas exclue d’office. Dans la louange comme dans l’intercession ou dans la simple contemplation tranquille et gratuite, goûter la présence de Dieu, ou ressentir douloureusement son absence ou son silence, cela constitue comme un déracinement de nos concepts sur Dieu, comme un déverrouillage de notre cœur de ce qu’il croit pouvoir saisir de Dieu.

 

Ce dessaisissement des concepts ou des idées ne constitue pas une humiliation de l’intelligence ni une déclaration de son incompétence. Bien au contraire, il la relance, il la stimule, il réveille son appétit pour reconstruire, élaborer à nouveau une parole sur Dieu qui vise plus loin, plus vrai. En ce sens, la prière éveille et stimule la vie intellectuelle.

 

Si la prédication et la prière constituent ainsi l’enracinement de la vie intellectuelle, il n’est pas étonnant que l’on dise souvent des dominicains qu’ils sont des intellectuels. Quels que soient leurs « attributs » sociologiques…

 

 

L’image et la réalité
par le frère Camille de Belloy, o.p.

 

« Intellectuel », « intello », c’est ainsi que l’on m’a qualifié dès mon enfance et que je me suis moi-même considéré, voire en partie construit, au long de mes années de croissance et d’apprentissage. Mon parcours d’études profanes (hypokhâgne et khâgne à Henri-IV, École normale supérieure de la rue d’Ulm, Sorbonne, agrégation de philosophie) apparaît de fait comme une confirmation, au moins dans le système académique français, de cette image quelque peu stéréotypée de « l’intellectuel ».

 

Aussi, quand j’ai voulu suivre le Christ dans la vie religieuse, c’est spontanément vers les dominicains que je me suis tourné, lors même que je n’avais encore qu’une connaissance lointaine et livresque de l’Ordre des Prêcheurs. Mais la simple image d’un ordre intellectuel, sinon d’intellectuels, suffisait à orienter mon désir. La réalité, c’est-à-dire la vie quotidienne au sein de l’Ordre tel qu’il existe aujourd’hui, dans la province de France, a-t-elle à nouveau confirmé et comme validé l’image, ou bien est-ce l’image qui, cette fois, a dû se modifier pour se conformer à la réalité ? En jetant un regard rétrospectif sur presque quatorze ans de vie dominicaine – déjà ! (seulement ! diront mes frères aînés) –, je crois pouvoir dire que ces deux mouvements apparemment contraires ont eu lieu et ne cessent de se produire en moi, par une sorte d’adaptation mutuelle et continuelle de l’image et de la réalité.

 

Il m’est arrivé, surtout au début de ma formation dominicaine, d’éprouver des déceptions, des incompréhensions et même des irritations lorsqu’il me semblait que la réalité des études proposées dans la province se situait en deçà de l’image idéale que je m’étais faite d’une vie inséparablement, organiquement, religieuse et intellectuelle. Pourtant, sans la confrontation avec cette réalité-là, si imparfaite ou déficiente fût-elle, l’image que je portais ne serait restée qu’un fantasme en suspens dans le ciel des idées, un rêve évanescent, sans consistance, ignorant les conditions concrètes – limites autant que possibilités – où s’exerce aujourd’hui le travail théologique et philosophique. Inversement, l’image, une fois délivrée des rêveries et des idéologies où trop souvent elle tend à se réfugier, peut se révéler une puissante exigence et un formidable moteur pour la réalité effective de la vie d’étude dans l’Ordre des Prêcheurs qui, sans cela, risque toujours de retomber ou de s’installer dans une confortable et apathique médiocrité.

 

Il pourrait sembler toutefois qu’en choisissant de m’intéresser à l’œuvre philosophique et théologique de saint Thomas d’Aquin, j’aie préféré me tourner exclusivement vers l’image que véhicule encore aujourd’hui dans la sphère culturelle l’ordre dominicain, vers l’un des marqueurs symboliques de son identité, l’une des traces qu’il a laissées dans l’histoire de la pensée, plutôt que de m’engager résolument dans la réalité d’une réflexion menée au présent qui tienne compte des questionnements et des débats contemporains.

 

Je n’ignore pas non plus que le thomisme concentre sur lui et diffuse autour de lui quantité d’images, de représentations qui, hostiles ou défensives, ne sont pas toutes, loin s’en faut, d’ordre purement intellectuel. Vais-je donc me lancer ici dans un plaidoyer pro domo, dans une nouvelle et énième apologie de saint Thomas et du thomisme aussi vibrante qu’inutile ? Non, j’en appellerai seulement… à la réalité, celle que j’expérimente, sur une très modeste échelle et sous un angle limité, à travers ma recherche en thèse de philosophie, un début d’enseignement dans une faculté catholique et un certain dialogue entretenu avec le monde universitaire laïque.

 

Cette réalité, c’est que la voix d’un Prêcheur ne porte, n’est entendue et n’a de chance d’être écoutée, dans le champ de la vie intellectuelle contemporaine, que si l’on en peut clairement identifier la provenance, si on la sait issue, sans doute possible, de l’étude assidue, souterraine et silencieuse d’une œuvre, d’une pensée suffisamment construite pour avoir fait école et s’être muée en tradition, quelles qu’en soient par ailleurs les étrangetés de surface ou l’apparente inactualité. Alors, l’opposition entre image et réalité n’a plus lieu d’être, elle s’efface et laisse place enfin à la vivante alliance du neuf et de l’ancien qui a nom vérité.

 

 

Évangéliser l’intelligence
par le frère Jean-Christophe de Nadaï, o.p.

 

Comme je n’en étais encore qu’à envisager d’entrer dans l’ordre, un des tous premiers frères rencontrés m’a défini la vie dominicaine comme une spiritualité par l’étude. J’ai eu lieu d’éprouver depuis la vérité de cette parole. Il faut dire qu’à l’époque, elle répondait comme exactement à la manière dont je cherchais Dieu. Petit provincial monté à Paris, j’avais été surpris dès l’abord de l’incroyance régnant sans partage parmi les meilleurs esprits dont je lisais les ouvrages et que j’avais la chance d’avoir pour maîtres. Je pense que ma vénération pour eux m’aurait fait partager leurs vues, sans la pratique religieuse où ma famille m’avait nourri dès l’enfance, la messe dominicale me demeurant la seule occasion d’entendre la vérité de l’Évangile. En outre, la lecture de Blaise Pascal m’avait autrefois procuré une si vive impression, qu’elle m’a toujours préservé de regarder la foi comme une faiblesse d’esprit et une lâcheté de cœur, comme on l’insinuait alors partout dans les livres et dans l’enseignement. Je tâchais d’aimer le Seigneur de tout mon cœur et de toute mon âme, mais il m’était difficile de l’aimer de tout mon esprit, comme il nous en fait aussi précepte.

 

Une étude que j’avais à conduire sur l’œuvre de Lucain, poète latin du Ier siècle, me manifesta chez cet auteur, si pénétré de la beauté du paganisme, le sentiment, aussi, de ce que ce même paganisme était destiné à périr faute de vérité. Cette expérience s’est avérée nécessaire pour que je désire la goûter dans l’Évangile. La parole entendue de frères dominicains me fit apparaître cet ordre qui avait « la vérité » pour devise comme étant le lieu où la rechercher.

 

Chose étrange que l’intelligence ! Elle est assurément ce dont l’homme se glorifie le plus volontiers, principalement dans nos pays, où elle répand partout des marques visibles de sa puissance, par les œuvres prodigieuse de la science et de la technique. Mais elle est aussi ce par où l’homme peut devenir misérable. Elle prétend juger de toute chose par soi-même, et récuse pour soi tout autre juge que soi. Elle veut se donner ses propres objets, jusqu’à Dieu lui-même, et ne peut atteindre par là qu’un Dieu à son image, non celui qui a fait l’homme à son image, et qui enseigne qu’il faut que Dieu vienne à l’homme pour que l’homme vienne à Dieu.

 

L’intelligence est à soi-même son monde : c’est là sa misère profonde, qui appelle sur elle la miséricorde de l’Évangile. Blaise Pascal m’avait fait voir depuis longtemps qu’il n’y avait rien de plus raisonnable que de croire, car la raison reçoit ainsi un fondement hors de soi-même, qui la délivre de l’ivresse de soi. Qu’un Dieu se soit fait homme et chair, de cette chair par où l’homme est faible, et où il semble à l’intelligence ne pouvoir être sauvé, c’est ce que la raison n’aurait pu par soi-même se représenter. Je dois de la reconnaissance à l’ordre de m’avoir encouragé dans l’étude de cet auteur, à qui l’on doit des réflexions qui me semblent toujours pertinentes pour notre siècle.

 

Je me souviens qu’au cours de mes études profanes, nos maîtres nous déconseillaient de lire saint Thomas d’Aquin, comme n’étant, en philosophie, qu’un simple imitateur d’Aristote, un des plus grands penseurs de l’antiquité païenne. L’Université française reconnaît désormais son originalité et sa fécondité, qui n’ont d’autre fondement que les vérités enseignées par la foi. Ce frère du XIIIe est devenu par son œuvre le compagnon quotidien de mon étude, et l’exemple parfait de ce que peut une intelligence parfaitement évangélique.

 

La grande misère de notre siècle me paraît résider en revanche dans le divorce entre l’intelligence et la foi chez les chrétiens eux-mêmes. L’Église compte parmi ses enfants de bons esprits qui, donnant l’immense mesure de leur talent dans les savoirs profanes, n’imaginent pas que Dieu et ses mystères puissent eux-mêmes être objet de science. Exerçant depuis quelques années des charges d’enseignement auprès de laïcs et de séminaristes, je suis frappé de l’attrait qu’exerce sur tous l’idée d’entrer plus avant dans l’étude de l’Écriture sainte et de la Tradition chrétienne, et de leur réticence à s’y livrer entièrement, dans la crainte d’un péril pour leur foi. Notre rôle est évidemment de la faire tomber, et de faire éprouver, pour l’unité de tout l’être chrétien, que raison et dévotion ne s’excluent pas l’une l’autre.

 

 

Étudier c’est d’abord prendre un livre…
par le frère Jean-Michel Potin, o.p.

 

… avec le secret espoir qu’il nous donnera des clefs pour comprendre le monde, pour l’aimer et le sauver. Prendre un livre, c’est le mettre entre soi et le monde. Parfois comme une barricade quand la barbarie se répand et qu’il faut s’en protéger. Une pile de livres est d’abord une tour de garde. Pourquoi passer autant de temps dans la douceur des mots si ce n’est pour ne pas désespérer devant la violence des alentours ? Et parfois comme un écran sur lequel défilent les figures, les images, les visages, les portraits qui donnent à notre âme la nourriture nécessaire, qui alimentent notre imaginaire des biens nécessaires à sa vie.

 

Prendre un livre, c’est donc faire un acte de paix. Un ancien chapitre provincial (Avignon, 1288) avait déclaré Arma nostra sunt libri. Les combattants de saint Dominique n’ont, comme lui, pas d’épée pour combattre le mensonge mais des livres à leurs flancs.

 

Prendre un livre, c’est confesser notre foi en un Dieu et Son Fils, en un Dieu et ses fils qui sont dans le monde mais qui ne sont pas du monde. Et les livres en sont à la fois les limites et les frontières, la porte d’octroi, le poste de douane qui protège et qui ouvre. Dans la tradition de l’Ordre, l’étude est une contemplation, parce qu’une simple page écrite dit plus au monde ce qu’il n’est pas que ce qu’il est. Il mène alors vers une transcendance et le lecteur vers la prière.

 

Pourtant, ce secret espoir est, le plus souvent, déçu. La plupart des livres publiés ne sont rien de tout cela. Ils ne font que recopier ce qui a déjà été écrit et l’écrivent encore plus mal. Alors, il faut continuer à chercher. L’évocation, à table ou dans un couloir, d’un livre par un frère, une recension vite lue mais à laquelle on pense pendant des jours, au point de craquer et d’aller lire le livre cité, une obligation professionnelle, un auteur délaissé auquel on revient… autant d’occasion de prendre un livre et de le lire.

 

Et, parfois, le miracle opère. Dans le fracas assourdissant des millions de livres que nous lisons et qui ne servent à rien, parfois, le bouleversement arrive. Il faut alors fermer le livre puis le rouvrir pour ne pas être emporté trop vite et trop loin, si vite et si loin. L’émotion des mots qui visent juste, qui disent ce que l’on savait alors que personne encore n’était parvenu à mettre des mots dessus. L’émotion est trop forte et il faut fermer le livre car les larmes empêchent d’aller plus loin. On le ferme et on caresse la couverture. C’est pourquoi les éditeurs doivent toujours veiller à donner des belles couvertures aux bons livres car elles sont beaucoup caressées. Mais on le rouvre et on continue la lecture. Il donne, pour un temps, seulement peut-être même pour un petit laps de temps, il donne la clé d’interprétation, celle qui nous ouvre le ciel, celle qui va nous dynamiser ou nous apaiser, nous donner envie de vivre, de parler, de prêcher, d’écrire et peut-être même d’aimer.

 

Un livre c’est donc d’abord de la littérature, je ne veux pas dire par là que c’est seulement du roman ; la théologie, la philosophie et l’histoire sont écrits, c’est donc aussi de la littérature. La faillite d’une discipline intellectuelle est souvent due à l’absence de style des auteurs. Quand la théologie est écrite avec une plume de plomb, le combat est perdu d’avance, avant d’avoir été mené.

 

L’histoire n’est aujourd’hui écrite que de deux manières : par des thèses universitaires de mille cinq cent pages souvent ennuyeuses et mal écrites et par des romanciers au talent fou. La question n’est pas alors de savoir si James Ellroy décrit correctement l’Amérique des Kennedy, elle est de se rendre compte que l’on ne pourra plus voir, avant bien longtemps, cette Amérique sans les yeux d’Ellroy parce qu’il est parvenu à donner de la chair à ce qui était mort. Ou, plus exactement, il a laissé, sous la cendre de ses écrits, la braise que mon souffle de lecteur va ranimer.

 

 

Être un intellectuel en Afrique
par le frère Éloi Méssi Métogo, o.p.

 

En Afrique, tout diplômé de l’enseignement supérieur est considéré comme un intellectuel. Mais la plupart des diplômés ont trouvé, ou n’aspirent qu’à trouver une place dans des systèmes politiques violents et corrompus. Pour certains de nos aînés comme Mongo Beti et Jean-Marc Ela, aujourd’hui disparus, un intellectuel n’est pas celui qui a des diplômes ; c’est celui qui résiste aux sirènes du pouvoir et exerce la fonction critique de l’intelligence. Son action est « surtout une action de pédagogie. Il explique, il écrit des articles, il fait des conférences, il donne des cours (…) ». Il y a aussi un aspect moral : « L’intellectuel est en ce moment en Afrique la seule catégorie capable d’incarner les valeurs nobles qui conduisent au renoncement, aux valeurs de pauvreté, d’indépendance d’esprit, de courage intellectuel » (Mongo Beti).

 

Comme enseignant et comme pasteur, je m’intéresse à la question de l’identité culturelle négro-africaine dans un monde qui se globalise, et à l’humanité de Jésus dans un contexte où son oubli risque de compromettre les chances d’une évangélisation en profondeur. Par là, j’apporte peut-être quelque chose dans le sens de ce qu’on attend d’un intellectuel en Afrique.

 

La négritude, mouvement de réhabilitation des cultures locales face au mépris du colonisateur, a sans doute contribué à l’émancipation des peuples africains. Mais elle se révèle peu opératoire pour relever les défis du présent et penser l’avenir. On réduit la culture aux « valeurs spirituelles » comme l’hospitalité, le respect de la vie, la solidarité, le sens du sacré, sans s’apercevoir qu’elles se pervertissent ou tendent à disparaître dans des systèmes politiques corrompus. Ceux-ci n’hésitent d’ailleurs pas à invoquer le respect traditionnel des aînés et des chefs pour imposer leur pouvoir. Ils font aussi croire que les malheurs de l’Afrique sont exclusivement liés à l’intrusion occidentale. Par ignorance ou guidés par des intérêts économico-politiques inavouables, bien des Occidentaux attendent ou exigent des Africains, à propos de tout, des points de vue, des comportements « africains »… En Afrique comme ailleurs, la culture est historique et dynamique, et comprend l’économie, la politique, la langue, la religion, les mentalités, les goûts… Ces éléments se transforment selon les situations et les besoins.

 

Dans les Églises missionnaires, et plus encore dans les Églises indépendantes et les pentecôtismes, Jésus est généralement considéré comme le grand guérisseur et le grand faiseur de miracles auquel rien ne résiste. Sa divinité est massivement affirmée au détriment de son humanité. On en vient ainsi à oublier sa foi et son engagement personnel pour la cause du Royaume de Dieu. Or, les miracles de l’Évangile sont des signes du Royaume et des appels à la foi : il s’agit de s’engager à la suite de Jésus dans la prédication, en paroles et en actes, du Royaume de Dieu.

 

 Le cœur de l’Évangile n’est pas la mort de Jésus, ni même sa résurrection : Jésus est condamné comme blasphémateur et faux prophète, mais Dieu lui donne raison en le ressuscitant des morts ; la résurrection ratifie donc son enseignement et son comportement et y renvoie. C’est le ministère de Jésus qui est la Bonne Nouvelle. C’est aussi dans ses paroles et ses actes que se révèle son identité.

 

Ces positions ne sont pas faciles à tenir. Elles se heurtent à une conception figée de l’identité africaine entretenue et exploitée par le néocolonialisme, et à une théologie notionnelle étrangère au Nouveau Testament. Mais les nouvelles générations prennent de plus en plus leurs distances par rapport à la négritude ; elles se détourneront certainement aussi d’un christianisme démobilisateur, absent des débats qui engagent l’avenir.

Qui sommes-nous ? Des moines ? Non pas vraiment. « L’habit ne fait pas le moine. » En l’occurrence, cela s’applique !

Notre vie ressem­ble pourtant à celle des moines, c’est vrai : nous vivons en frères, avec une vie commu­nau­taire, parta­geant la table, mettant en com­mun nos biens. Louant ensemble, ou seuls, le Seigneur et lui confiant le monde qui vit et parfois souf­fre. Mais notre vie se passe aussi à l’exté­rieur car nous sortons du cou­vent (qui n’est donc pas un monas­tère). En effet, le monde nous appelle : nous sommes des prê­cheurs, et l’annon­ce de la parole de Dieu à nos contem­po­rains est la grande affai­re de notre vie.

 

À l’origi­ne, il y a le cœur débor­dant de saint Domini­que, inquiet de voir tant d’hommes et de femmes à l’écart de la Bonne Nouvel­le. S’en­tou­rant de frères, il ne tarde pas à les disper­ser aux quatre coins de la terre pour prê­cher à ceux qu’ils croise­ront sur leur chemin. Un cœur qui débor­de, telle est donc l’origi­ne de l’Ordre des prê­cheurs. Et depuis huit siècles, frères, sœurs et laïcs domini­cains s’atta­chent à rester fidèles à cette mis­sion si belle : Louer, bénir et prêcher.

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